Dave Prévost, propriétaire de Forestiers Pré-Tan, est arrivé juste à temps pour récolter le bois affecté par la tordeuse.
Dave Prévost, propriétaire de Forestiers Pré-Tan, est arrivé juste à temps pour récolter le bois affecté par la tordeuse.

Une course contre la montre

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Le feu dans le secteur Chutes-des-Passes, au Lac-Saint-Jean, a brûlé 79 000 hectares de forêt, forçant un plan spécial de récolte de près d’un million de mètres cubes. Pendant ce temps, l’épidémie de tordeuse des bourgeons de l’épinette (TBE) continuait à prendre de l’expansion. Bien que moins spectaculaire, l’insecte a ravagé encore plus la forêt que le feu, si bien que le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) a élaboré un plan de récolte d’urgence de 1,5 million de mètres cubes au Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit 50 % de plus que l’an dernier.

Dans le secteur des Cyprès, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Dolbeau-Mistassini, une abatteuse multifonctionnelle est au travail. La tête d’abattage agrippe par sa base un énorme sapin baumier à la cime dénudée, avant de le scier. En retournant l’arbre pour le débiter en longueur de 16 pieds, la tête de l’arbre se casse, démontrant les ravages causés par la tordeuse des bourgeons de l’épinette. L’arbre, qui faisait 50 cm de diamètre, pourrira en forêt au lieu d’être transformé en bois de construction.

Dans ce secteur, c’est l’équipe de Mario Lavoie, propriétaire des Entreprises forestières 4M, qui travaille pour la Coopérative forestière de Girardville (CFG), qui s’occupe de la récolte. « En six heures, j’ai récolté seulement 50 mètres cubes ce matin », dit-il, ce qui représente moins de la moitié d’une récolte satisfaisante.

Mario Lavoie, propriétaire des Entreprises forestières 4M, soutient qu’il n’est pas possible de couvrir les frais d’exploitation lorsqu’il y a trop de bois mort.

Selon lui, récolter du bois affecté par la tordeuse est invivable à long terme, parce que la quantité de bois à récolter est trop faible, ce qui ne permet pas de couvrir les frais d’exploitation. « Je fais ma part », affirme-t-il, en expliquant que les entrepreneurs de la CFG, qui récolte le bois pour Produits forestiers Résolu (PFR), se relaient à tour de rôle pour éviter d’imposer un trop lourd fardeau sur une seule entreprise.

Lorsqu’il y a trop d’arbres morts dans les secteurs dominés par le sapin baumier, ils peuvent être délaissés s’il est impossible de récolter un minimum de 30 mètres cubes à l’hectare.

À peine quelques kilomètres plus loin, Dave Prévost, propriétaire de Forestier Pré-Tan, vit une tout autre situation. « On est arrivés au bon moment, parce que même si les arbres sont affectés, tout le bois est bon », note-t-il, en montrant les grosses piles de bois derrière lui.

Les responsables de la Coopérative forestière de Girardville et de Produits forestiers Résolu visitent un secteur qui a été abandonné, car la mortalité y était trop élevée.

Aux dires des forestiers, le rendement est réduit de 30 % par année après le passage de la tordeuse.

Autrement dit, c’est une véritable course contre la montre pour récolter le bois avant qu’il ne meure. « C’est une catastrophe économique pour l’industrie forestière », souligne Sylvain Goulet, directeur général des opérations forestières pour le Lac-Saint-Jean et la Mauricie de PFR.

La quantité de bois sain est très faible et certains gros arbres, comme celui sur la photo, doivent rester sur le parterre de coupe.

L’homme chapeaute une équipe qui compte près de 1000 personnes et qui récolte 4,3 millions de mètres cubes.

Depuis l’instauration du nouveau régime forestier en 2013, les garanties d’approvisionnement ont été réduites de 25 %. Ce volume de bois est maintenant offert aux enchères par le Bureau de mise en marché des bois (BMMB). « On doit maintenant se battre pour avoir notre troisième repas, image Sylvain Goulet, faisant référence à la compétition entre les entreprises pour acheter le bois aux enchères. Et il y a toujours quelqu’un qui a faim.»

Ainsi, chaque arbre qui meurt en forêt est une perte nette pour une industrie en manque de bois. Et l’épidémie de tordeuse des bourgeons de l’épinette, qui est toujours en croissance, crée de l’incertitude, car de gros volumes de bois sont en train de mourir prématurément en forêt.

Sapin baumier ravagé.

les bourgeons… du sapin

Même si son nom fait référence à l’épinette, l’insecte s’attaque plutôt aux sapins baumiers, son hôte principal. Pour récupérer le maximum de bois encore sain, le MFFP a instauré un plan spécial de récupération qui remplace toutes les autres prescriptions forestières, explique Jean Félix Villeneuve, ingénieur forestier, responsable de la planification de la récolte au MFFP. Les entreprises sont alors obligées d’aller récolter le bois affecté par la tordeuse en priorité.

Étant donné que la tordeuse s’attaque principalement au sapin, l’industrie doit récolter plus de cette essence qu’elle ne le fait habituellement. Pour PFR, l’approvisionnement en sapin passera donc de 22 à environ 30 % dans ses usines de la région, soutient Sylvain Goulet.

« On retire moins de valeur avec ce produit, et il coûte plus cher à transformer », remarque-t-il.

« La tordeuse, c’est un peu comme un feu et la planification doit être dynamique », estime David Tremblay, coordonnateur en foresterie de la Coopérative forestière de Girardville.

Pourquoi ? Le sapin baumier a une moins bonne résistance mécanique que l’épinette noire, et il faut deux à trois fois plus de temps pour le sécher.

Bien que le sapin soit moins apprécié, il est tout de même un « mal nécessaire » pour faire rouler les usines, car elles sont constamment à la recherche de bois. « Toutes les entreprises devraient se concentrer sur la récupération du bois de tordeuse pour ramasser ce qui est bon pendant qu’il est encore temps », dit-il.

Ainsi, les volumes de bois vivant seront préservés pour le futur.

Sylvain Goulet, directeur général des opérations forestières pour le Lac-Saint-Jean et la Mauricie de Produits forestiers Résolu (PFR), estime que la récolte des bois affectés par la TBE est un mal nécessaire.

De 2018 à 2019, les superficies ravagées par la tordeuse sont passées de 8,2 à 9,6 millions d’hectares. En 2019-2020, PFR a récolté 160 300 m3. En 2020-2021, l’entreprise récoltera 415 000 m3 de bois affecté par la TBE.

Et ce chiffre devrait continuer à croître, car l’épidémie n’a pas encore atteint son apogée. L’industrie devra encore récolter beaucoup de sapin, au cours des prochaines années.

Gérer la tordeuse comme un feu ?

Avant même que le feu soit déclaré comme étant complètement éteint, le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs avait déjà terminé le plan spécial de récupération. Cette flexibilité a été saluée par l’industrie, qui espère voir la même agilité pour améliorer les plans de récupération des bois affectés par la tordeuse des bourgeons de l’épinette.

Forest affectée.

« La tordeuse, c’est un peu comme un feu et la planification doit être dynamique », estime David Tremblay, coordonnateur en foresterie de la Coopérative forestière de Girardville.

Ce dernier estime qu’il faudrait faire davantage de découpage, afin de délaisser les zones improductives et se concentrer sur les secteurs où les volumes de récolte sont bons.

Par exemple, des cartes préparées par PFR, avec des photos du secteur, ont permis de définir les zones trop affectées et de maximiser la récolte, souligne Dave Prévost, un entrepreneur forestier.

Bois affecté.

Le ministère est parfois trop rigide dans les prescriptions, selon les forestiers, exigeant, par exemple, de laisser une lisière de bois debout, alors que tous les arbres sont morts et qu’ils seront balayés par le vent à la première tempête.

Dans d’autres secteurs, on demande aux forestiers de procéder à des coupes partielles dans les forêts ravagées par la tordeuse, pour des questions d’harmonisation avec les Autochtones. « Si on prenait le temps d’expliquer aux gens sur le territoire que les arbres morts qu’on laisse debout vont être balayés par le vent et transformés en chablis et que ça sera impossible de circuler dans ce secteur-là, ils comprendraient que c’est préférable de le récolter », estime Gilbert Goulet.

Jean-Félix Villeneuve, responsable de la planification de la récolte au MFFP, souligne que les stratégies s’améliorent constamment, mais qu’il est beaucoup plus difficile de planifier précisément l’avancée des ravages de la tordeuse. « Il n’y a pas de ligne de démarcation claire, comme dans un feu, dit-il. Avec la tordeuse, les arbres ne meurent pas tous en même temps, et ça peut prendre de trois à cinq ans avant qu’ils ne meurent. »