Avant d’être remblayé, le ruisseau accueillait de grands hérons, notamment.
Avant d’être remblayé, le ruisseau accueillait de grands hérons, notamment.

Un ruisseau remblayé sans approbation à Mashteuiatsh

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Même s’il souhaite préserver les milieux humides sur son territoire, Pekuakamiulnuatsh Takuhikan n’a pas les pouvoirs pour faire respecter une telle réglementation. Un ruisseau remblayé il y a quelques années sur un domaine de villégiature semble avoir été la cause, du moins en partie, des inondations à répétition cet été.

Il y a quelques décennies, on retrouvait un grand marais sur le domaine FMG Paul, à Mashteuiatsh. On y entendait les grenouilles croasser et les criquets chanter, témoignent des villégiateurs qui occupent le secteur depuis plus de 30 ans. Graduellement, le marécage a été rempli, pour faire de la place pour d’autres chalets.

Au cours des dernières années, il ne restait qu’un ruisseau d’environ cinq mètres de large, d’où s’écoulait l’eau jusqu’au lac Saint-Jean. Bien que le milieu humide n’avait déjà plus son allure d’antan, le ruisseau était tout de même recouvert de quenouilles et des grands hérons le visitaient de temps à autre.

En 2018, ce ruisseau a été remblayé pour y construire deux chalets, au-dessus d’un ponceau de 1,21 mètre. « Nous avons mis un ponceau pour contenir le ruisseau et empêcher l’érosion », a expliqué Germain Paul, propriétaire des lieux, par courriel.

Selon les villégiateurs, qui préfèrent garder l’anonymat pour éviter des représailles du propriétaire, le ponceau est toutefois beaucoup plus petit que l’ancien cours d’eau. Cet été, les villégiateurs qui occupent des roulottes ou des chalets installés sur des terrains loués sur le bord du lac Saint-Jean ont dû vivre avec les impacts de cette construction, car des terrains ont été inondés au moins trois fois.

Il faut tenir compte du fait que plus de 120 mm de pluie sont tombés en quelques jours, au début du mois d’août, mais de telles inondations n’étaient jamais survenues en plus de 30 ans, selon des villégiateurs de longue date. De plus, les inondations se sont répétées à quelques reprises au cours de l’été, laissant présager un problème récurrent.

Trois épisodes d’inondations sont survenus cet été. Les villégiateurs de longue date dans le secteur n’en avaient jamais vécu par le passé.

Selon le ministère de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques, la perte de milieux humides augmente le risque d’inondation et les villégiateurs du secteur craignent que ces événements se répètent au fil des ans.

« Le drainage des eaux de surface est une responsabilité de la municipalité, soutient Germain Paul. Même si de vraies infrastructures modernes avaient existé, il est à peu près impossible qu’elles aient eu les capacités de gérer de tels volumes d’eau. »

En plus d’inonder les terrains, une partie de la plage a aussi été emportée par le coup d’eau. La plage restante est devenue comme du sable mouvant, car elle était trop chargée d’eau, semble-t-il. Le propriétaire des lieux a alors rechargé la plage en utilisant du sable à proximité.

Les rues ont été inondées dans le domaine FMG Paul. Les villégiateurs du secteur croient que le remblaiement du ruisseau et l’installation d’un ponceau trop petit ont contribué à cette problématique.

« Un comportement inacceptable en 2020 »

Selon Pekuakamiulnuatsh Takuhikan, « les travaux qui ont eu cours n’ont reçu aucune approbation et sont non conformes à la réglementation », confirme Karen Robertson, responsable des communications.

Bien que le conseil de bande soit au courant « d’implantations irrégulières ou non conformes sur les terres de Mashteuiatsh », des problèmes de juridiction l’empêchent de sévir.

« Puisque l’ilnussi de Mashteuiatsh (territoire de la réserve) est de juridiction fédérale, seule la Politique fédérale sur la conservation des terres humides s’applique. Cette politique est moins élaborée que la réglementation québécoise et s’applique seulement si des autorisations du gouvernement fédéral sont nécessaires à un projet ou si un projet est financé en tout ou en partie par le gouvernement fédéral. Dans la situation qui nous occupe, aucune autorisation du gouvernement fédéral n’était nécessaire. La réglementation d’urbanisme de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan n’autorise pas le remblayage ni le prolongement d’une rue sans autorisation. »

Le vice-chef aux relations avec les Premières Nations et les gouvernements et conseiller désigné au territoire, Charles-Édouard Verreault, est préoccupé par la situation, car la protection des milieux humides est primordiale pour les Innus.

« Ce type de situation nous interpelle et nous préoccupe grandement, mais nous sommes forcés d’admettre que nos ressources et nos pouvoirs d’intervention ont leurs limites, malheureusement, dit-il. Dans la plupart des cas, nous agissons de bonne foi et en collaboration avec les détenteurs de certificats de possession et nous nous attendons à ce qu’ils respectent notre milieu de vie et l’environnement. La situation qui se présente aujourd’hui n’aurait pas dû se produire. Il s’agit d’un comportement totalement inacceptable en 2020 de la part d’un propriétaire et exploitant d’une entreprise de location d’espaces de villégiature. Ce type de comportements n’a pas sa place au sein de notre Première Nation. »

« Mes collègues élus et moi souhaitons poursuivre et intensifier nos démarches pour accroître notre autorité et nos pouvoirs dans le domaine des terres et de l’environnement, en nous donnant dans le futur de véritables moyens d’agir lorsque des gens contreviennent aux règlements, poursuit le vice-chef. La Loi sur les Indiens limite présentement notre pouvoir d’intervention ; cependant, la Loi sur la gestion des terres des Premières Nations nous permettra de développer nos propres encadrements, notamment en ce qui concerne la protection des milieux humides. Notre objectif est d’adhérer officiellement à cette loi au cours de la prochaine année. Pour la situation présente, il n’est pas exclu que des procédures soient prises et que l’on vise des compensations de la part de ce propriétaire pour perte de milieu humide. »