Un rêve qui s’est envolé en fumée [VIDÉO]

Jocelyn Dufour est bien connu dans le Regroupement du lac Desmun, dont une partie du territoire a été ravagé par le grand feu des passes. Ce boute-en-train était secoué devant l’ampleur du désastre.

Lysette Côté, sa conjointe, a eu de la difficulté à débarquer de la camionnette, stationnée à quelques pieds des cendres du chalet qu’elle construit chaque fin de semaine avec son mari depuis 25 ans.

Le feu est parti des Passes-Dangereuses, a sauté les rivières Péribonka et Manouane vers l’est pour atteindre le réservoir Pipmuacan et tout dévaster sur son passage.

La tôle de la toiture froissée, les squelettes des lits tordus et les autres débris de métal déformés témoignent de l’intensité du brasier qui a fait disparaître de la carte le petit paradis du couple. Situé en bordure du lac Dufour, en l’honneur de l’occupant des lieux, et le long de la route L253, le camp comprenait également un garage qui a été aussi rayé de la carte.

« Le criss de con qui a fait son feu de campagne qui a provoqué tout ça, il devrait voir les pertes qu’il cause à tout le monde. C’était notre place pour notre retraite. On a tout fait, agrandi pièce par pièce et il a tout fait disparaître », a répété Jocelyn Dufour.

Lysette Côté reprend en expliquant ce que tous les villégiateurs savent bien. Ces chalets qui poussent un peu partout après le passage des forestiers sont construits au fil des ans. Chaque séjour en forêt commence par le chargement du camion et la remorque de matériaux pour ajouter une chambre, construire la remise, faire l’isolation et ainsi de suite. Ce qui donne ces petits paradis qui s’enracinent dans les fardoches de la forêt boréale.

« Y a juste le sable qui n’est pas brûlé », s’exclame Jocelyn Dufour en regardant le sol. Un été de misère avec en plus un cancer. Les maux de dos lui font dire qu’à 68 ans, il est peut-être temps d’accrocher. Mais la villégiature, pour certaines familles, est une véritable façon de vivre et cet incendie sonne pour certains le glas de ce mode de vie.

À quelques kilomètres, Réjean Essiembre et sa femme Chantale Lalancette n’en mènent pas tellement plus large. Le couple comptait sur son camp pour passer l’été et le moment de la retraite leur offrait enfin la possibilité d’y séjourner de longues périodes.

Réjean Essiembre savait avant de mettre les pieds à son chalet qu’il était réduit en cendre. Il a survolé le feu pour le regroupement du lac Desmun afin de faire le compte rendu de la situation aux membres. Il a bien vu malgré l’altitude que son chalet avait été rasé en dépit d’une grande zone de dégagement et d’autres mesures de protection.

Il ne compte pas reconstruire. Le paysage lunaire laissé par le passage des flammes ne l’intéresse pas. Il compte se réinstaller ailleurs, toujours dans le secteur, mais à un endroit épargné par les flammes.

« Les gens qui ont des chalets dans le bois comprennent ce que nous vivons. Ils savent tout le travail qu’il faut faire pour s’installer. Ce sont plusieurs voyages de camions remplis de matériel. »

Certes, il y a en forêt des camps ordinaires qui n’ont pas une très grande valeur. Mais dans la grande majorité des cas, les villégiateurs sont fiers et aiment bien jouer au «voisin un peu gonflable». Vous roulez sur une route centrale, vous prenez une petite fourche qui ne semble mener nulle part et soudainement, tout s’ouvre devant vous et vous arrivez sur un site avec des constructions de qualité, des tours de communications, des pontons sur le lac et tout l’équipement moderne, incluant les coupoles, la télévision et Internet pour les ados.

Rejean Essiembre

Alain Renaud retournait pour la première fois à son chalet situé en bordure de la rivière Manouanish. Le site pourrait servir de décor de cinéma avec la chute et l’ouverture de la rivière en lac. Il a quitté son chalet alors que la petite route d’accès était un tunnel de flammes. Il admet aujourd’hui avoir «joué avec le feu», et ne s’y fera plus prendre.

«J’ai quitté dans le feu. Je ne sais pas comment on a réussi à sortir. C’était comme un enfer», raconte celui dont l’histoire a fait le tour du Québec.

Malgré les arbres calcinés et la mousse noircie par l’intensité du brasier, personne ne va lui faire quitter son territoire. Il a déjà discuté avec les assurances et préfère prendre les choses du bon côté.

«On a fait le chalet en ajoutant des parties année après année. J’ai dit à ma femme, on va reconstruire et il n’y aura pas de rallonge. Je vais me faire livrer le matériel à la maison. On va faire des murs en panneaux et je vais avoir une coquille pour la chasse à l’orignal», a assuré ce villégiateur qui avait choisi de se baigner dans l’eau fraîche de la rivière.

Le paysage lunaire du feu de forêt ne le dérange pas vraiment. Il est disposé à attendre quelques années puisque dans trois ou quatre ans, la verdure va remplacer la mousse noircie par les flammes : «Ça va verdir vite et les animaux vont revenir. Ça va prendre quelques années. Je garde mon site.»

D’autres villégiateurs ont par contre de la difficulté à mettre les mots sur ce qu’ils ressentent. Certains ont refusé de donner des entrevues. Ils avaient les yeux rougis et ont remonté rapidement la fenêtre de la portière de leur camionnette.

Alain Renaud

Il faut comprendre que ces événements ne touchent pas que des propriétaires de chalets. En forêt, ces villégiateurs forment une véritable communauté. Ils ont de licences Ve2. Ils se parlent quotidiennement plusieurs fois par jour et se fréquentent en VTT. Malgré les kilomètres qui séparent les chalets, les villégiateurs ont souvent des liens d’amitié beaucoup plus forts que les voisins dans un quartier résidentiel.

Ils devront aussi prendre des dispositions pour nettoyer le site de leur chalet selon les obligations des baux d’occupation du territoire. Le métal doit être récupéré alors que tout le reste est enfoui.