Martin Pelchat a joué un rôle clé dans des centaines d’histoires, de scoops et d’enquêtes publiées au cours des dernières années.
Martin Pelchat a joué un rôle clé dans des centaines d’histoires, de scoops et d’enquêtes publiées au cours des dernières années.

Un phare s’éteint à La Presse

Martin Pelchat, directeur des informations générales à La Presse, est mort samedi. Travailleur de l’ombre pour le grand public, il était un véritable phare pour ses journalistes. Leader attentif, drôle et inspirant, maniaque d’information, passionné, doté d’un calme olympien, il a joué un rôle clé dans des centaines d’histoires, de scoops et d’enquêtes publiées au cours des dernières années. La Presse lui rend hommage.

Le 29 janvier 2017, le soir de l’attentat meurtrier à la Grande Mosquée de Québec, Martin Pelchat, directeur des informations générales à La Presse, se trouve par hasard dans la Vieille Capitale. Au pied levé, il prend le contrôle de la couverture.

À 22h37, il envoie un premier courriel aux troupes pour déterminer qui sera envoyé sur le terrain et qui couvrira quel angle. Les échanges se poursuivent jusqu’à 3h30 et reprennent dès l’aube.

Martin réquisitionne une place dans le bureau de La Presse à l’Assemblée nationale, où il passera la semaine à gérer la couverture de la crise, 17 heures sur 24. Pas le temps de mettre le nez dehors. Le séjour est imprévu au point où le patron demande à une journaliste qui arrive de Montréal de lui apporter d’urgence son ordinateur… et ses souliers.

«Martin a été la cheville ouvrière, l’élément déterminant de nos reportages. Notre profession oublie souvent ceux qui coordonnent la couverture. C’est une grande injustice, il faut se souvenir de Martin Pelchat», lance Denis Lessard, ex-chef de bureau de La Presse à l’Assemblée nationale aujourd’hui à la retraite.


« Il a eu un rôle d’influence sur la société québécoise à travers nos manchettes et nos histoires. Martin a été un pilier important de nos succès »
Éric Trottier, vice-président à l’information et éditeur adjoint de La Presse

Éric Trottier l’a côtoyé non seulement comme patron, mais aussi comme journaliste dans les années 90, alors que les deux hommes couvraient les faits divers. «C’était un modèle. Il avait déjà son ton humoristique pour nous remettre à notre place et nous pousser plus loin.»

Martin est mort du cancer samedi soir, à l’âge de 58 ans, entouré de ses enfants Zoé et Émile et de son amoureuse, la journaliste d’enquête Marie-Claude Malboeuf. Passionné jusqu’au bout, il avait demandé à cette dernière de lui commander des jumelles pour qu’il puisse espionner, de la fenêtre de sa chambre du 14e étage du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, ce qui se passait à La Presse.

«Martin est tout aussi intense et inoubliable au quotidien que comme journaliste. Plus l’eau d’un lac ou de la mer était glaciale, plus il se faisait un point d’honneur de sauter dedans et d’entraîner le plus de monde possible avec lui, confie sa conjointe. Il avait un humour caustique qui pouvait faire lever n’importe quel party et avait en même temps le souci de connaître les gens ‟pour vrai”, d’avoir chaque jour des conversations authentiques, quitte à leur poser des questions déstabilisantes. Ç’a été son secret pour qu’on se sente tous aimés et choyés – nous, ses nombreux proches – même s’il a travaillé comme un fou, toute sa vie. Sa vie beaucoup trop courte, mais vécue à fond.»

«Il n'avait pas changé»

Le diagnostic est tombé en mai 2018.

«Quand il a compris que la maladie finirait par avoir le dernier mot, il a tenu à continuer à travailler. Aussi longtemps qu’il en a été capable et probablement un peu au-delà», confie son ami de longue date, le chroniqueur au Soleil François Bourque. «Pour Martin, faire ce qu’il aimait du reste de sa vie, c’était être à La Presse, le plus longtemps possible.»

Même s’il luttait toujours contre le cancer, ce maniaque de nouvelles est revenu au boulot au printemps 2019 après un an d’absence. «Il n’avait pas changé. Même s’il devait suivre des traitements de chimiothérapie une semaine sur deux, avec les effets secondaires qu’on imagine, il a continué à superviser étroitement nos enquêtes et nos grands dossiers», raconte Jean-François Bégin, directeur principal de l’information.

«Il nous écrivait pour nous donner des tapes dans le dos, oui, mais aussi pour nous suggérer des entrevues ou des angles», se souvient David Santerre, qui travaillait sous sa direction et qui le remplace aujourd’hui. 

Le 18 octobre 2019, en direct de l’hôpital, il écrivait ceci à Tommy Chouinard, qui venait d'être nommé chef de bureau à Québec : «Je suis en chimio aujourd’hui, mais tu peux me joindre en tout temps.»

Martin n’a jamais compté les heures, et ce n’est pas la maladie qui allait l’arrêter», dit ce dernier.

Passionné de la vie

«Mon père a vécu une belle vie avec plein de belles personnes. Il me donne envie de profiter de la vie comme il le faisait.»

Zoé Pelchat-Ouellet le dit d’emblée, son père a eu une grande influence sur elle. Petite, elle dessinait les personnages des sagas qu’il inventait à longueur d’été pour elle et son frère au chalet. Elle est devenue réalisatrice, en grande partie à cause de ces élans de créativité encouragés par son père.

En avril 2018, Martin était assis dans la salle de rédaction lorsque sa fille a remporté un prix au festival international Canneséries. Dissimulé derrière son ordinateur, il n’a pas réussi à cacher son émotion. 

«Il était vraiment fier», se souvient la jeune femme. Il l’a été encore plus, ironise-t-elle, lorsqu’elle a été nommée Personnalité de la semaine dans La Presse. 

«Mon univers rejoignait le sien. Il était tellement content. Il m’a prise dans mes bras et il a pleuré.»

«Un vrai gars de nouvelles»

«As-tu une manchette?»

Quel journaliste de la salle de rédaction n’a pas entendu cette phrase, lancée sourire en coin sur un ton mi-nonchalant, mi-provocateur?

«C’était un vrai général. Un bon père de famille pour son équipe. Les journalistes se seraient saignés pour lui, raconte Éric Trottier au sujet de son collègue. Il savait comment pousser ses troupes pour les faire briller. C’était un vrai gars de nouvelles.»

«Martin ne perdait jamais son calme olympien, il demeurait cool en toutes circonstances. Il était extrêmement motivant, avait un enthousiasme tellement communicatif qu’il semblait parfois plus emballé que nous par nos propres histoires», ajoute Katia Gagnon, chef de l’équipe d’enquête de La Presse, qui l’a connu lorsqu’il s’est joint au bureau parlementaire du journal à la fin des années 90.

Pelchat, comme il se présentait souvent, avait l’art de relancer les journalistes, bloqués dans un cul-de-sac avec leur sujet, en leur suggérant des pistes qui marchaient à tout coup, décrit-elle.

De Polytechnique au Parlement

Martin Pelchat a signé des textes dans plusieurs journaux de la province : au défunt Matin, au Journal de Québec, au Devoir, à La Presse et au Soleil, où il a notamment été directeur de l’information et chef de pupitre avant de revenir à La Presse. 

Il a couvert le drame de Polytechnique, la crise d’Oka et le Sommet des Amériques, entre autres. Il a enquêté sur l’Ordre du Temple solaire. Toute cette expérience lui a assuré une grande crédibilité, un jugement sans failles et un réseau de contacts enviable.

Michèle Ouimet, ancienne chroniqueuse à La Presse, se souvient du «jeune – tellement jeune, insiste-t-elle – fringant, maniaque d’information» qui a fait son entrée au journal, début 90. «Branché sur des sources en béton, rien ne lui échappait.»

Des années plus tard, il est devenu son patron. «Il écoutait, yeux mi-clos, en hochant la tête, puis, mine de rien, il dénichait l’idée qui nous remettait sur les rails.»

«Partout où il est passé, Martin n’a jamais démissionné de l’idéal journalistique. Durant les 10 années qu’il a passées au Soleil [de 2002 à 2012], il a contribué à l’amener plus loin, plus haut. Il y a laissé une empreinte très forte», rappelle le directeur général du quotidien, Gilles Carignan.

Jean-François Bégin a codirigé la section Actualités avec Martin pendant pendant deux ans et demi. «Nous sommes devenus amis. Il était un journaliste au plus profond de son âme. Je me suis souvent appuyé sur son expérience, son instinct et son jugement très sûr. Son absence laisse pour moi, comme pour toute l’équipe de La Presse, un vide immense.»

Quatre jours avant sa mort, Martin a envoyé un dernier message empreint de lumière à ses collègues. «Chaque fois que je débarquais à La Presse le matin, je n’avais jamais l’impression de rentrer au travail. C’est un privilège qui n’a pas été donné à tant de monde dans la vie. Avoir eu la chance de vous guider et de vous encourager dans vos efforts a été un des grands plaisirs de ma vie.»