Un party osé qui dérange; des jeunes qui s'assument

Deux mineures qui ont participé à ce qu’on pourrait décrire comme une soirée sexy demeurent très à l’aise avec leur décision même si cela a fait beaucoup de vagues dans leur entourage et à leur école.

Le 23 mai dernier, deux élèves de l’école secondaire de l’Odyssée/Dominique-Racine, de Chicoutimi, ont accepté l’invitation de l’entreprise événementielle Best & Finest, qui était en tournée dans cinq villes au Québec afin de présenter l’événement Big 1000 ShotDown. La promotion consiste à offrir 1000 bières gratuites et à réunir des jeunes, des filles principalement, qui aiment être au cœur de la fête.

Même si les activités de la soirée sortaient du cadre habituel d’un bar ou d’une discothèque, les deux filles ont été surprises de constater que des camarades de classe ont fait voyager les images et, surtout, en ont parlé à des professeurs et des intervenants, de là la rencontre organisée avec Le Quotidien et des professionnels de l’école. Ces derniers souhaitent capitaliser sur la situation pour sensibiliser les jeunes à ces soirées qui peuvent mener trop loin.

Pourtant, dans leurs commentaires, les deux jeunes filles admettent avoir été prises de court par la présence de caméras, le contexte qui les mettait toujours au cœur de l’action et les véritables intentions des organisateurs.

Le récit

Anne et Rosalie (prénoms fictifs), âgées de 16 et 17 ans, sont allées au bar la P’tite Grenouille de Chicoutimi principalement pour voir le tatoueur Acid (Maxime) Blais, disent-elles.

« À l’entrée du bar, personne ne demandait nos cartes », remarquent les deux adolescentes. L’admission de 8 $ permettait aux participants de se faire asperger par le « fusil à bière », manié par leurs vedettes des réseaux sociaux.

La salle était bien réchauffée quand les influenceurs tant attendus ont fait leur entrée sur la scène, vers minuit. Pendant que les filles se faisaient asperger, les gars, eux, jouaient plutôt à ouvrir des canettes avec leur bouche. « On se sentait un peu objet, surtout pour les filles invitées à monter sur la scène, mais on avait du fun quand même. Pour les gars, c’était une brosse comme une autre », relatent les filles.

Par contre, les deux ados auraient aimé que les promoteurs de l’événement leur demandent leur consentement ou les avisent qu’il y aurait des vidéos qui seraient partagées sur les réseaux sociaux.

À la fin de la soirée, les deux élèves de cinquième secondaire se sont fait offrir de poursuivre le party dans un appartement loué en guise d’« after party » et dans les chambres d’hôtel des organisateurs. « On a refusé. Ce n’est clairement pas notre genre. » Le lendemain, un des organisateurs a relancé Anne en lui envoyant des photos de ses pieds dans son bain.

À la suite de cette tournée de cinq jours, Best & Finest organisait un party privé, « The Bachelor Party », le 8 juin, au centre-ville de Montréal, pendant la fin de semaine du Grand Prix.

L’enseignante, Marie-Pierre Lagacé, et la psychoéducatrice, Caroline Harvey, ont cru bon faire une intervention après que des vidéos aient circulé dans l’école.

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UNE PSYCHOÉDUCATRICE CHOQUÉE

Le lendemain de l’événement, des élèves de l’école secondaire de l’Odyssée/Dominique-Racine se sont présentés dans la classe de l’enseignante Marie-Pierre Lagacé avec des captures vidéo, mettant en vedette des élèves mineures de leur école.

Ils ont reconnu trois filles de 16, 17 et 18 ans de leur école qui s’embrassaient, se caressaient et se faisaient asperger de la bière sur les seins. Les « stories » Snapchat et Instagram des organisateurs de l’événement, suivies par des milliers de personnes, qui sont censées durer 24 heures, ont été captées et conservées par bien des internautes.

« Après avoir visionné le contenu, j’ai cru bon demander conseil à ma collègue Caroline Harvey qui est psychoéducatrice », raconte Marie-Pierre Lagacé, enseignante. Rapidement, les deux femmes ont mis en branle un plan d’intervention en avisant leurs collègues par courriel.

« Nous portons à votre attention que lors de cet événement du jeudi 23 mai dernier, de jeunes mineures de notre école ont assisté à ce party. Nous sommes choquées comme intervenante, femme et mère de voir de l’exploitation sexuelle au grand jour. Soyez assurés que nous avons fait le nécessaire auprès des jeunes et des parents pour les sensibiliser face à ce phénomène », a écrit Caroline Harvey.

Selon les intervenants de l’école, l’organisation est nébuleuse. « On ne sait pas si, au fond, ils font du recrutement ou agissent comme proxénètes, ce n’est pas clairement nommé », soulignent-elles.

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«ON S'ASSUME»

Selon les deux filles, l’événement auquel elles ont pris part dans un bar le 23 mai dernier n’a rien pour faire un scandale. « On s’assume », lancent-elles.

Leurs mères étaient au courant de leur sortie. « Ma mère sait toujours où je suis et ce n’est pas elle qui me le demande. C’est moi qui lui écris toujours ce que je fais, où je vais et vers quelle heure je rentre. » Le lendemain de cette soirée bien arrosée, les filles ont même montré les vidéos qui circulaient, les mettant en vedette, à leurs mères. 

Pour ces ados, embrasser d’autres filles ou se donner en spectacle, en exhibant leur corps, n’a pas de signification. C’est une soirée de party comme une autre. Elles sont ouvertes à ce genre de soirée et considèrent que ça peut peut-être nuire à leur réputation dans l’immédiat, mais pas à long terme. Les deux élèves poursuivront leurs études au cégep en septembre prochain. « Nos mères ont été insultées que le directeur les contacte pour quelque chose qui s’était passé en dehors de l’école », ajoutent-elles. 

En désaccord

Pour d’autres jeunes au courant de l’événement, ce genre de soirées n’a pas lieu d’être. « Si elles acceptent d’être vues par 30 000 personnes, au fond, c’est sûrement qu’elles recherchent la popularité », croit Sophie, une élève de l’école qui a été interrogée à ce sujet.

Les trois élèves rencontrés, qui disent représenter la majorité des jeunes de leur âge, sont d’avis qu’à long terme, ce genre de présence sur les réseaux sociaux peut nuire à la réputation et créer des regrets un jour. Camille, Sophie et François avouent avoir déjà vu des filles s’embrasser et avoir des comportements à connotation sexuelle, pendant des soirées avec des amis, mais là où ils se questionnent, c’est concernant la réelle mission de ces soirées dans les bars. 

« Il y a beaucoup de jeunes qui cherchent à sortir de leur zone de confort et à fuir leur quotidien. Ils deviennent donc des personnes susceptibles de tomber dans des pièges », conclut Camille.