L'homme d'affaires Hugues Harvey.

Un manque de cohésion dans l'aviation

L’homme d’affaires Hugues Harvey estime que la région n’est pas près de régler ses problèmes en matière de transport aérien si les différents groupes intéressés n’apprennent pas à se parler.

Le propriétaire d’Aviation Harvey, située à Saint-Honoré, trouve paradoxal que la région ait reproché au Cégep d’Abitibi-Témiscamingue de ne pas avoir communiqué avec le Cégep de Chicoutimi avant de loger une demande pour former des pilotes de ligne en février. Il estime qu’on fait de même, entre nous, dans la région.

Il croit qu’on tourne en rond et qu’on n’avance pas.

Hugues Harvey, qui termine un investissement de 1,5 million $ pour un hangar d’entretien mécanique à l’aéroport de Saint-Honoré, voit des villes tenter de faire du développement en complète anarchie et en compétition avec l’entreprise privée. Il déplore que des entreprises à l’aéroport d’Alma soient logées dans des bâtisses appartenant à la Corporation d’initiative et de développement d’Alma (CIDAL) comme le hangar du Centre d’excellence des drones financé à 50 % par Développement économique Canada, et que l’incubateur construit par Promotion Saguenay à l’aéroport de Bagotville, toujours avec des fonds de DEC, serve de hangar à un sous-traitant de l’Aviation royale canadienne en vertu d’un bail en vigueur jusqu’au 31 décembre de cette année. Selon cette entente conclue au début de 2016, lorsque le manufacturier français Cobalt Aircraft a mis les voiles pour la Californie, Top Aces paie un loyer de 20 000 $ par mois, en plus d’assumer les coûts de chauffage et d’électricité jusqu’au 31 décembre 2018.

« Le hangar qu’occupe Top Aces Discovery Air est un incubateur d’entreprises. J’aurais pu m’y installer pour développer mon entreprise d’entretien d’aéronefs et créer de l’activité économique à Bagotville, mais c’est Discovery qui l’occupe, déplore l’homme d’affaires. Je n’ai rien contre cette compagnie, mais elle n’est pas en développement ; elle a un contrat de 10 ans avec la Défense nationale. Ce dont elle a besoin, c’est d’un hangar. Et avec un contrat de 10 ans, je pourrais le lui construire et ça laisserait celui de Promotion Saguenay libre pour les entreprises qui ont besoin d’être incubées. »

Devant l’impossibilité de se développer à Bagotville, Hugues Harvey a investi à Saint-Honoré. « Je le fais, parce que je suis attaché à ma région. Mais je suis courtisé par Drummondville et Trois-Rivières qui eux, me logeraient gratuitement. J’ai eu un excellent accueil à Saint-Honoré, mais quand on dit qu’une région n’a pas de vision, c’est ça. »

Ligne aérienne

Ce genre d’attitude risque de se heurter à la volonté de faire baisser les prix du transport aérien, affirme M. Harvey.

Selon lui, si le passé est garant de l’avenir et que chaque aéroport de la région veut avoir sa ligne aérienne avec Montréal, on va continuer d’avoir un mauvais service coûteux. Car à moins d’être subventionnées comme Alma l’avait fait avec Pascan, ces lignes ne sont pas viables et le trafic détourné de Bagotville empêche d’obtenir un volume qui permet d’améliorer la desserte. « Et lorsque l’argent de la subvention de la ville est épuisé, le service disparaît comme on l’a vu à Alma. »

Prenant comme exemple la récente décision d’Alma et Roberval de financer une étude pour évaluer la pertinence d’offrir le service au Lac, l’homme d’affaires dit qu’on est encore mal parti. Car, selon lui, si on fractionne encore le petit marché régional en le privant de 120 000 personnes, on sera incapable d’améliorer le service et obtenir de meilleurs prix.

Hugues Harvey n’a pas l’intention de se mêler du dossier de la desserte aérienne régionale, mais il y est associé par la bande, car il constate que de plus en plus de gens d’affaires délaissent les lignes et se regroupent pour acheter un avion. Il leur offre ses services pour les réparations et l’entreposage de leur appareil à Saint-Honoré et peut même en vendre, le cas échéant, puisqu’il est dépositaire du fabricant de monomoteurs et bimoteurs à pistons et à turbines Diamond.

« Mon père et moi ne faisons plus affaire avec Air Canada, car nous avons acheté notre avion de transport » (ils possèdent également un hélicoptère). Et plusieurs autres entrepreneurs achètent ou se mettent en groupe pour acheter un appareil et s’autosuffire en transport aérien.

« Si on veut arrêter cette tendance, il faut que Bagotville fasse partie de l’équation pour tout le transport régional. Sinon, on va continuer de tourner en rond. »

La CIDAL d’Alma possède trois bâtisse à l’aéroport d’Alma, dont l’aérogare, occupé par l’administration aéroportuaire et Panorama.

Tout est occupé à Alma

Les trois bâtisses exploitées par la CIDAL à l’aéroport d’Alma sont occupées pratiquement à pleine capacité.

Les bureaux administratifs de l’aérogare abritent les bureaux des administrateurs de l’aéroport et de Panorama aviation et le petit hangar Miskam, qui a servi au démarrage du Centre d’excellence des drones, accueille le commerce Composite aviation et un bimoteur appartenant à une entreprise de construction.

Seul le hangar du Centre d’excellence des drones a un taux d’occupation qui varie en fonction des contrats que le CED décroche pour les tests d’aéronefs sans pilote. Lors des périodes plus tranquilles, il est loué à l’entreprise Panorama aviation pour entreposer les deux avions Pilatus PC-12 qu’elle a ajoutés à sa flotte d’hélicoptères pour faire du nolisement.

« Ça nous permet d’aider une entreprise en démarrage (la division avion de nolisement) qui est en réflexion à savoir si elle doit ou non se construire un nouveau hangar (Panorama en a déjà un pour ses hélicoptères) », explique le directeur général de la Corporation d’innovation et de développement d’Alma, Marc Moffat. Néanmoins, l’entente stipule que le Centre d’excellence des drones garde la priorité sur le hangar afin de répondre à sa clientèle, précise ce dernier.

La bâtisse érigée avec l’aide de Développement économique Canada comprend également deux ateliers de 1500 pieds carrés loués à deux entreprises d’exploitation de drones et un peu plus de 50 % de ses espaces administratifs sont loués.

M. Moffat était d’ailleurs en Europe la semaine dernière, avec une délégation du premier ministre Philippe Couillard, afin de vendre le savoir-faire du CED à des manufacturiers et exploitants de drones.

Tout comme Arthur Gobeil, le directeur général de la CIDAL ne voit aucun problème avec l’utilisation actuelle des locaux qu’elle possède à l’aéroport almatois, puisque le hangar du CED continue de remplir sa mission initiale et de rencontrer ses obligations avec Développement économique Canada.

Le Centre d’excellence des drones a été érigé en 2014

Vers le militaire et le commercial

Promotion Saguenay n’est pas du tout en guerre contre l’entreprise privée à l’aéroport de Bagotville. Bien au contraire ! Elle est à la recherche de promoteurs qui seraient intéressés à investir dans son parc aéronautique de plusieurs milliers de pieds carrés.

Mais nous visons deux marchés, tranche le pdg de Promotion Saguenay, Arthur Gobeil. « Nous sommes définitivement tournés vers l’industrie militaire et l’aviation commerciale, dit-il. Selon nous, l’aviation privée a une belle place à l’aéroport de Saint-Honoré, où tous les pilotes privés ont déménagé en 2008-2009, lorsque Saguenay est devenue gestionnaire des installations civiles à la base militaire » et que le Bagotville Flying Club a fermé les livres.

Terrains

Promotion Saguenay possède des terrains au nord-ouest des pistes, entre le terminal civil et la route 170.

Éventuellement, ces espaces pourront servir à construire des hangars et des ateliers d’entretien d’aéronefs, le fameux motel industriel projeté par l’ancienne administration. Dès lors, Saguenay devra aménager une voie de circulation reliant le secteur aux pistes de l’aéroport.

M. Gobeil et son directeur des affaires commerciales et corporatives, Claude Bouchard, précisent qu’il y a déjà une demande pour un hangar capable d’accueillir de gros porteurs comme les Dash-8 de Jazz ou les Boeing 737 qu’utilisent Sunwing et Air Transat. Mais le problème, c’est que, pour l’instant, le taux d’occupation ne serait que de 10 ou 12 %, ce qui est insuffisant pour justifier un tel investissement, même avec des subventions gouvernementales.

« Si un promoteur se présente demain matin et nous offre de construire un hangar, nous n’allons sûrement pas lui mettre des bâtons dans les roues. Mais si ce n’est pas rentable pour nous, qui avons accès à des subventions — ce qu’un promoteur privé n’a pas —, nous ne voyons pas qui serait intéressé », affirment les deux hommes.

L’ancien incubateur de Promotion Saguenay accueille les Alpha Jet de Top Aces.

Drones

Arthur Gobeil ne s’en cache pas, il a un projet dans le collimateur : les drones militaires armés. « Attention. On ne parle pas de drones civils. On laisse ça à Alma avec qui nous avons une bonne collaboration. Mais les drones armés, c’est une industrie d’avenir et si on les a à Bagotville, imaginez les entreprises qui vont venir s’installer dans notre parc », rêve-t-il.

Sur les reproches que formule l’homme d’affaires Hugues Harvey, le pdg précise que Promotion Saguenay a rempli ses obligations envers Développement économique Canada qui avait subventionné, en 2011, 50 % des coûts de construction de l’incubateur pour accueillir le manufacturier Cobalt Aircraft, concepteur d’un avion monomoteur performant en composite.

« Lorsque Cobalt a quitté en 2015, notre obligation était remplie », affirme Claude Bouchard. Une information confirmée par courriel par DEC : « L’appui de DEC au développement de projets tels que le hangar incubateur de l’aéroport de Bagotville en 2011 ou celui du Centre d’excellence des drones d’Alma en 2014 s’inscrivent dans cette vision : accompagner des organismes en lien avec l’émergence de créneaux d’excellence en haute technologie. En effet, DEC est là pour favoriser la croissance économique et la création d’emplois en accompagnant les entreprises et les organismes des régions du Québec vers l’économie de demain, et cela passe par l’appui à l’innovation. Une fois les projets terminés, la gestion de ces infrastructures relève toutefois des organismes qui en ont la charge, soit respectivement Promotion Saguenay Inc. et le Centre d’excellence des drones d’Alma. DEC ne peut s’exprimer sur leurs décisions de gestion », nous a répondu Samir Goulamaly.

Arthur Gobeil ajoute qu’il aurait été irresponsable de ne pas chercher un occupant pour le hangar laissé vacant par le départ de Cobalt, et rappelle, d’autre part, qu’on risquait de voir l’entreprise Top Aces déménager à l’aéroport de Québec si elle ne trouvait pas de place pour se loger à Bagotville. « Payer pour un hangar vide et laisser 34 familles quitter la région pour s’installer à Québec : on aurait dû en répondre », plaident en cœur MM. Gobeil et Bouchard.

Qui plus est, le pdg de Promotion Saguenay ajoute que même si l’incubateur était encore disponible, ce n’est pas la place pour une entreprise d’entretien de petits aéronefs puisque, répète-t-il, Bagotville est tourné vers le militaire et l’aviation commerciale.

Sur cette carte qui date de 2011, on voit bien les terrains qu’a acquis Saguenay d’un particulier en 2006-2008, lorsqu’elle a hérité de la gestion de l’aérogare. On voit à droite, au bord du tarmac, les bâtisses abritant l’aérogare et l’ancien incubateur, le stationnement et la voie d’accès au bord de laquelle on trouve les terrains disponibles pour la construction de hangars.