Mélanie Boivin, à droite complètement, lors de l'ouverture d'une antenne du Centre amitié autochtone du Lac-Saint-Jean, à Alma.
Mélanie Boivin, à droite complètement, lors de l'ouverture d'une antenne du Centre amitié autochtone du Lac-Saint-Jean, à Alma.

Un litige cause une rupture de service chez les Autochtones en milieu urbain

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
« Ils abusent de leur pouvoir financier et c’est inacceptable » - Mélanie Boivin

Depuis que le Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean (CAALSJ) a demandé de se retirer de la Société immobilière du Regroupement des Centres d’amitié autochtones du Québec (RCAAQ), le RCAAQ a coupé le financement de l’organisme qui offre des services aux autochtones en milieux urbains dans la région. Résultat : le CAALSJ a dû couper 11 des 22 postes au sein de son équipe, réduisant ainsi les services à la population en pleine pandémie, car le RCAAQ retient des montants s’élevant à plus de 260 000 dollars.

« Le RCAAQ prend en otage la population autochtone du Lac-Saint-Jean, soutient Mélanie Boivin, la directrice générale du CAALSJ. C’est aberrant, parce qu’on est obligé de réduire les services ».

Faute de financement du RCAAQ, le CAALSJ travaille à effectif réduit, car 11 des 22 employés ont dû être renvoyés. « Depuis le début de la pandémie de COVID, tous les besoins ont augmenté, remarque pour sa part Claudia Simard, coordonnatrice des services aux familles. Il y a notamment plus de violence conjugale et les jeunes vivent de l’anxiété, mais on n’est pas capable de répondre à tous les besoins, ».

Un projet de formation, offrant une attestation d’études professionnelles en service de garde, a aussi été mis sur la glace, à cause de la rupture du financement. « On avait une quinzaine de personnes qui étaient prêtes à démarrer le projet, mais on a dû repousser le lancement », explique Mélanie Boivin, qui cherche désormais d’autres sources financement pour mener à bien ce projet.

Selon cette dernière, le manque de personnel est criant dans les services à la petite enfance, surtout pour répondre aux besoins des jeunes autochtones. « Plusieurs enfants parlent atikamekw, mais rares sont les éducatrices qui le parle », explique Mélanie Boivin. « Les enfants se retrouvent exclus par la langue et c’est difficile de créer une relation avec les parents quand on ne parle pas la même langue ».

Un désaccord qui tourne au litige

Tout a commencé en juin dernier, lorsque le CAALSJ a fait une demande pour se retirer de la Société immobilière du RCAAQ, car le RCAAQ souhaitait intégrer la Société immobilière au sein d’une seule organisation, explique Mélanie Boivin. « Le Centre d’amitié autochtone est là pour aider les gens vulnérables avec une foule de service lié à l’emploi, l’éducation, la santé, le logement, et autres, dit-elle. Si on devient responsable des logements en plus, on pourrait être forcé d’expulser une personne qui reçoit nos services, lui faisant perdre confiance en notre organisation ».

Lorsqu’elle a fait la demande pour que le CAALSJ quitte la Société immobilière du RCAAQ, la situation s’est mise à dégénérer. Le RCAAQ a alors interdit à Mélanie Boivin d’entrer en contact avec tous ses travailleurs et membre du conseil d’administration, avant de demander une rencontre à huis clos, sans la présence de la directrice générale, avec le conseil d’administration du CAALSJ. Le conseil d’administration du RCAAQ l’a aussi destitué de son poste de vice-présidente. « En dénonçant la situation avec la société immobilière, ça m’est retombé sur le dos et le RCAAQ veut me tasser », estime Mélanie Boivin.

D’abord réticent à tenir une rencontre en personne en pleine pandémie, le conseil d’administration du CAALSJ a demandé que la rencontre soit filmée pour que Mélanie Boivin puisse répondre aux propos tenus contre elle lors de cette rencontre. Le RCAAQ aurait refusé, et la rencontre n’a toujours pas eu lieu.

Une entente spéciale… au goût amer

Pour trouver une voie de sortie temporaire, le RCAAQ a offert une entente de financement spéciale au CAALSJ, d’un montant de 113 000 dollars. L’offre est toutefois conditionnelle à un diagnostic sur l’état de sa gouvernance et de sa gestion. Selon Mélanie Boivin, aucun motif ne justifie une telle demande, car un diagnostic n’a jamais pas été exigé pour recevoir les sommes dues pour financer les programmes au cours des dernières années. « Le RCAAQ s’est lancé dans une campagne de salissage qui n’a aucun lien avec le litige », dit-elle. « Le litige est en lien avec la société immobilière et ils retiennent notre financement pour faire de la pression. Ils abusent de leur pouvoir financier et c’est inacceptable ».

Le RCAAQ a refusé d’accorder une entrevue à ce sujet. « Le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec déplore la situation même s’il respecte cette décision [NDLR : de ne pas signer l’entente spéciale] du CAALSJ. Le RCAAQ est toujours disposé à rencontrer le conseil d’administration du CAALSJ quand ils le souhaiteront », a-t-on répondu par courriel.

Devant cette situation, le CAALSJ a décidé de quitter le RCAAQ. Selon des informations obtenues sous le couvert de l’anonymat, ce n’est pas la première fois que le RCAAQ utilise de telles techniques d’intimidation pour discréditer des gens ou des organisations.

Le CAALSJ entend maintenant poursuivre le RCAAQ pour récupérer les sommes qui sont dues et pour faire changer les choses au sein de l’organisation. « J’espère qu’ils feront des changements dans la gouvernance au RCAAQ, et qu’ils feront une réflexion sur les moyens de pressions qu’ils font », conclut Mélanie Boivin, qui a déjà plusieurs bonnes pistes pour assurer l’avenir financier de l’organisation qu’elle dirige depuis près de quatre ans.