Patricia Rainville est journaliste au <em>Quotidien</em> et au <em>Progrès</em> depuis 11 ans. C’est la première fois qu’elle fait du télétravail.
Patricia Rainville est journaliste au <em>Quotidien</em> et au <em>Progrès</em> depuis 11 ans. C’est la première fois qu’elle fait du télétravail.

[AU FRONT] Patricia Rainville, journaliste: journalisme, pandémie et hypocondrie

Patricia Rainville
Patricia Rainville
Le Quotidien
Partout, des travailleurs et travailleuses sont au front malgré l’arrêt d’un nombre incalculable d’activités sociales, culturelles, économiques. Les médias de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i) poursuivent une série de portraits de ceux pour qui il n’y a pas d’isolement à la maison. Ces héros du quotidien qui tiennent le fort dans nos vies chamboulées.

Bien qu’ils ne soient pas en première ligne, comme le personnel de la santé et les travailleurs des services d’urgence, les journalistes continuent d’effectuer leur travail afin que la population soit le mieux informée possible. Les journalistes et les photographes restent aux premières loges de cette pandémie qui frappe actuellement le Québec. Dans le cadre de la série Au front, la journaliste du Quotidien et du Progrès Patricia Rainville explique comment se déroulent ses journées et comment elle arrive à gérer la situation comme personne anxieuse et hypocondriaque.

Question (Q): En tant que journaliste, comment vous êtes-vous adaptée à la situation? Êtes-vous surprise par l’ampleur de la crise?

Réponse (R): Surprise? Non, pas vraiment. Disons que je suivais l’épidémie de coronavirus de loin, lorsqu’elle a frappé la Chine, dès le mois de janvier. Pour être honnête, je souffre d’anxiété, un trouble de l’humeur assorti d’une tendance hypocondriaque. On m’a diagnostiquée à la mi-vingtaine. Donc, tout ce qui a trait à la santé et à la maladie m’intéresse peut-être un peu trop! Et, surtout, me donne des sueurs froides. Alors, une pandémie, dans mon cas, n’est pas du tout la situation rêvée, puisque mon anxiété lève d’un cran.

Je faisais déjà part de mon inquiétude à mes proches qui partaient en voyage bien avant le début de la crise, mais on me disait que ce n’était qu’une simple grippe, que les gens s’en faisaient pour rien. Eh bien voilà, ce n’était finalement pas qu’un simple délire hypocondriaque!

Mon anxiété me freine un peu dans mon travail actuellement, dans le sens où je suis une journaliste qui adore faire du terrain, voir et écouter les gens. Et je suis une sceptique, donc je n’aime pas me fier à ce que certains me disent sans le voir de mes yeux. Présentement, les mesures de confinement nous forcent à rester à la maison le plus possible et c’est absolument nécessaire, mais du point de vue journalistique, c’est plus difficile d’accomplir notre travail comme on a l’habitude de le faire. Il faut multiplier les appels pour avoir une information qu’on aurait normalement rapidement si on était directement sur le terrain.

Le point positif pour une journaliste hypocondriaque, c’est qu’un sujet comme une pandémie n’a plus beaucoup de secrets, puisque je lis, regarde et écoute absolument tout ce qui s’écrit ou se diffuse à ce sujet! Mais je me concentre sur les sources fiables et tente de ramener mes proches à l’ordre lorsqu’ils partagent des informations erronées sur le sujet. Parce que les médias sociaux en sont chargés, de ces informations non véridiques.

Pour ma santé mentale, couvrir une pandémie n’est pas de tout repos. Je dois m’accorder des moments de solitude, sans écouter les nouvelles, afin de me ramener un peu sur Terre.

Q: Avez-vous pu adopter le télétravail?

R: Oui. Je suis l’une des premières à avoir fait part de mon désir de travailler de la maison à mon patron, au journal. Je suis habituellement affectée à la couverture judiciaire, mais les activités des palais de justice ont été réduites au strict minimum rapidement.

C’est absolument fascinant de constater que certains sujets, habituellement fort populaires auprès de nos lecteurs, passent maintenant pratiquement inaperçus. Les faits divers et le judiciaire en sont de bons exemples. Et tous les journalistes ont voulu couvrir cette crise qui se dessinait à la mi-mars. Mon patron m’a donc rapidement affecté à de nouvelles tâches, soit la planification du site Internet et la couverture de l’actualité en temps réel, afin que nos lecteurs puissent avoir les derniers développements de la crise, rapidement, grâce à nos plateformes numériques.

Je suis en mesure de faire le maximum à la maison, grâce au coup de pouce indispensable des photographes qui se rendent encore sur le terrain. Je salue leur travail, d’ailleurs, puisque j’ai la chance de pouvoir faire le mien en demeurant confinée.

Le télétravail n’est pas la meilleure option pour les journalistes, puisque la communication au sein de l’équipe est plus difficile, mais nous faisons tous de notre mieux pour informer les lecteurs.

Q: Qu’est-ce qui vous frappe le plus, du point de vue journalistique?

R: La responsabilité sociale qu’ont les journalistes. Personnellement, je n’ai jamais senti que nos textes, nos reportages et nos informations avaient autant d’impact dans la vie de chacun des citoyens. Une information erronée peut avoir des conséquences importantes, voire catastrophiques, en ce temps de crise. Chaque petit détail compte et les journalistes se doivent de valider et revalider leurs informations avant de publier quoi que ce soit. C’est toujours le cas, précisons-le, mais en ce temps de pandémie et de confinement social, c’est la santé de tout le monde qui est en jeu. Comme l’a dit le directeur national de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, les journalistes sont des pigeons voyageurs et les informations véhiculées doivent être exactes et vérifiées, sans quoi la panique peut gagner certaines personnes. Bon, le terme pigeon n’a pas plu à tous les journalistes, mais c’est une image parmi tant d’autres utilisées par le coloré docteur et les journalistes peuvent aussi laisser un peu leur susceptibilité de côté...

Le traitement journalistique, d’un média à l’autre, me fascine également. La personnalité de chaque chaîne ou journal ressort davantage, en ce temps de crise. Certains y vont de reportages plus dramatiques ou mettent l’accent sur le point de vue de monsieur et madame Tout-le-Monde, alors que d’autres se concentrent davantage sur les informations des scientifiques et des autorités de la santé publique.

Je crois que des études sociologiques sur les différentes couvertures journalistiques seront intéressantes à lire dans quelques années.

Q: Quel est le plus grand défi présentement?

R: La rapidité. Nous vivons dans une ère où l’instantanéité est reine. Nous devons rivaliser avec les grandes chaînes de nouvelles en continu et être en mesure de tirer notre épingle du jeu.

Nous recevons une tonne d’informations venant de la population. Nous ne pouvons évidemment pas publier n’importe quoi et ces informations doivent être validées et expliquées. La tâche est d’autant plus difficile, puisque les nouvelles surgissent et changent d’une journée à l’autre. Ce qu’on écrit une journée n’est plus nécessairement encore le cas trois jours plus tard. Les journalistes doivent travailler à une vitesse folle.

Q: Avez-vous déjà couvert un événement similaire?

R: Je crois que tous les journalistes vous répondront que non! Je me souviens, au début de ma carrière, en 2009, lorsque la pandémie de H1N1 commençait à faire des ravages. Nous faisions un bilan quotidien du nombre de cas et du nombre de décès dans la région. J’étais terrorisée et craignais déjà le pire, en raison de mon anxiété. Je me souviens des reportages sur la massive campagne de vaccination, l’angoisse des gens qui se précipitaient pour se faire vacciner. Mais ce n’était absolument rien comparativement à ce que nous vivons aujourd’hui!

J’ai couvert bien des faits divers, j’ai cogné aux portes de nombreuses personnes endeuillées par le crime, j’ai assisté à des verdicts bouleversants, j’étais sur le terrain lors du tragique accident de motoneige qui s’est produit au début de l’année, au Lac-Saint-Jean, mais rien, rien ne se compare à la crise que traverse la planète présentement.

Reste maintenant à savoir combien de temps cette crise durera.