Contenu commandité
Tordeuse des bourgeons de l'épinette: une épidémie différente
Tordeuse des bourgeons de l'épinette: une épidémie différente
Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Le professeur Hubert Morin, de l’Université du Québec à Chicoutimi, considère qu’une planification adaptée aux épidémies permettrait de composer avec le phénomène naturel de la tordeuse des bourgeons de l’épinette.
Le professeur Hubert Morin, de l’Université du Québec à Chicoutimi, considère qu’une planification adaptée aux épidémies permettrait de composer avec le phénomène naturel de la tordeuse des bourgeons de l’épinette.

L'épidémie couvre lentement la grande forêt boréale

Louis Tremblay
Louis Tremblay
Le Quotidien
Article réservé aux abonnés
L’épidémie de tordeuse des bourgeons de l’épinette (TBE) se concentre dans certaines régions du Québec et son intensité cause des dommages considérables dans les peuplements de conifères, majoritairement ceux du sapin, et tout indique qu’elle pourrait bientôt faire le pont entre le Saguenay-Lac-Saint-Jean et la Côte-Nord, qui constitue un autre foyer très chaud en ce moment.

Le professeur Hubert Morin, du Département des sciences fondamentales de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), suit l’insecte pas à pas dans la forêt boréale québécoise. Il note des différences importantes avec l’épidémie de tordeuse qui a fait disparaître 30 millions de mètres cubes de bois résineux de 1970 à 1980.

« L’épidémie des années 1970 a connu une répartition différente sur le territoire. En l’espace de trois ou quatre ans, on avait constaté la présence de la tordeuse dans toutes les régions du Québec. L’épidémie s’était propagée à une très grande vitesse. L’épidémie actuelle est différente. Ça fait longtemps qu’on observe la tordeuse dans certains endroits. C’est une épidémie qui est locale et régionale. Mais on remarque qu’elle est en même temps très intense quand elle frappe un secteur », souligne le chercheur.

Les observations sur le terrain ont aussi démontré que l’insecte se propageait un peu plus vers le nord que dans les années 1970. Les chercheurs peuvent établir que la tordeuse monte vers le nord petit à petit, puisqu’ils sont maintenant capables de faire des observations avec une assez grande précision (au moins 2000 ans).

Comme plusieurs insectes, la TBE est sensible à la température. Il est donc prévisible qu’elle soit présente dans les régions plus nordiques à partir du moment où il y a une variation à la hausse de la température en raison des changements climatiques.

Les chercheurs de l’UQAC ont aussi une hypothèse sur la répartition nordique de l’insecte. Ils devraient publier d’ici un an les résultats des travaux d’analyse des écailles de tordeuses récupérées dans le fond des lacs au-delà du 52e parallèle. Ils auront donc une meilleure idée du comportement de l’insecte sur une période de 5000 ans, puisque le climat a déjà été plus chaud dans le nord du Québec.

« Il est même possible que la tordeuse, qui fait surtout des ravages dans le sapin, ait déjà fait aussi des dommages dans l’épinette. C’est relié à la période d’ouverture des bourgeons pendant le printemps », reprend le scientifique, qui admet vivre une situation très intéressante. Les chercheurs sont effectivement capables d’analyser les différents aspects de ce phénomène naturel normal en pleine épidémie.

L’arrosage

Pendant ces périodes d’épidémie de TBE, il n’est pas rare d’entendre des gens réclamer des arrosages massifs des peuplements à l’aide de l’insecticide naturel B.T. Hubert Morin n’a pas d’opposition de principe aux arrosages des peuplements, mais il signale que cette solution a des limites.

La forêt québécoise est très vaste. L’épidémie touche en même temps des centaines de milliers d’hectares et la facture d’une telle opération serait particulièrement élevée pour une efficacité qu’il faut bien mesurer.

« Les arrosages ne permettent pas d’éradiquer la TBE de façon systématique. Les arrosages limitent surtout la progression de l’épidémie et peuvent donner un certain répit permettant de récolter le bois. C’est pratiquement impensable d’envisager l’arrosage pour des forêts comme celles du Québec », reprend le professeur.

Les épidémies de TBE ont des impacts sur le calcul de la possibilité forestière. Pour certains, il s’agit tout simplement d’une perte économique importante puisque ces arbres finissent par tomber. Le professeur avance qu’il serait possible de limiter encore plus les impacts des épidémies de TBE avec une meilleure préparation du terrain.

Il est possible de prévoir approximativement les massifs qui seront touchés par la tordeuse, lors de la prochaine épidémie. Il suffirait de planifier les routes qui nous permettraient de récupérer le bois avant qu’il ne soit trop tard, mais en ce moment, des massifs sont ravagés et aucune route ne permet d’y accéder pour récupérer le bois », ajoute le scientifique.

L’UQAC a étroitement collaboré aux travaux pour déterminer la meilleure fenêtre pour procéder à la récupération du bois. La récolte doit avoir lieu avant que l’arbre ne soit complètement défolié ou qu’il soit séché. Quand l’arbre est défolié, la tige éclate en morceaux dans les rouleaux des abatteuses et la valeur du bois est grandement affectée. C’est un peu le même principe que le bois récolté après les feux de forêt. Après un certain temps, la baisse de qualité de la fibre est trop importante pour qu’il soit encore rentable de le récolter.

Le professeur Éric Bauce, de la faculté de foresterie de l’Université Laval, également spécialisé dans la tordeuse, affirme de son côté que des programmes d’arrosage intégrés à l’ensemble de la planification forestière ont démontré leur rentabilité. Ce qui ne signifie pas d’arroser la totalité de la superficie forestière, mais d’intervenir stratégiquement.

Il faut être prudent avec les grands programmes de récolte forestière comme l’a fait la Colombie-Britannique. Ces programmes ont des impacts immédiats sur les marchés et peuvent déstabiliser les approvisionnements des usines.

+

Le double de bois récolté

Le ministère des Forêts de la Faune et des Parcs confirme que la récolte dans les plans spéciaux de la tordeuse du bourgeon de l’épinette s’est chiffrée à 413 700 mètres cubes de bois pendant l’année 2019-2020. Le ministère indique que cette récolte sera de 869 000 mètres cubes de bois dans les plans spéciaux en 2020-2021. 

Il s’agit des plans réalisés dans trois des quatre unités d’aménagement de la région. Ces récoltes ont été effectuées pour chacune des années sur une possibilité forestière de 5,4 millions de mètres cubes dans les essences de bois résineux. L’industrie forestière pourrait s’adapter à un approvisionnement d’un peu plus de 30 % de sapin, l’essence que la tordeuse ravage pendant la pandémie. Les chiffres du ministère démontrent que la région est encore loin d’exploiter pleinement les peuplements qui seront affectés à court et moyen terme.Le MFFP a prévu une récolte de seulement 500 000 mètres cubes de bois de tordeuse pour la récolte 2021-2022, alors que les volumes disponibles dépassent facilement le million de mètres cubes. Louis Tremblay