Cette photo prise le 4 avril dernier montre quelques-unes des victimes de l'attaque au gaz sarin faite présumément par le régime de Bachar el-Assad.

Syrie: le massacre a débuté bien avant l'arme chimique

L'horreur qui frappe la Syrie est d'une atrocité digne de ce mot, pour les médecins Manar Alfarra et Ghatfan Shaaban. Tous deux, ils ont côtoyé l'enfer de la guerre. Dans une époque pas si lointaine, ils ont frôlé la mort et ils ont vu des milliers de personnes tomber sous les projectiles.
En 2012, ils ont fait le choix de fuir leur pays en compagnie de leurs deux enfants. Chez eux, la pratique de la médecine était devenue insupportable. Depuis juillet 2016, ils sont résidents à l'Unité de médecine familiale d'Alma et mènent une vie paisible au pays des Bleuets. Manar est anesthésiste alors que son époux, Ghatfan, est chirurgien. 
« C'est un régime corrompu. Notre président est un tyran qui est là depuis 17 ans. Il y avait son père avant lui pendant 40 ans. Ce sont des élections fabriquées. Il gagne à 99,9 % puisque personne d'autre n'a le droit de se présenter au scrutin. Et on appelle ça la République syrienne », commente d'entrée de jeu le couple.
Mais ce qui les désole au plus haut point, c'est le tollé qu'a soulevé la récente attaque à l'arme chimique alors qu'on dénombre par centaines de milliers les victimes depuis le début du conflit, il y a six ans. 
« On est toujours très émus lorsque l'on voit les images à la télé. On a vu des gens blessés par balle. J'ai encore des flash-back du bruit des bombardements », confie la Dre Alfarra. « Des centaines de personnes sont tuées tous les jours, par différents moyens atroces et c'est l'arme chimique qui scandalise le monde occidental. J'espère que la réponse cette fois-ci sera à la hauteur des réflexions. Il (Bachar el-Assad) a frappé Ghota à l'arme chimique il y a trois ans et le bilan était de 1700 morts. Et c'est là qu'on lui a demandé de rendre toutes ses armes chimiques. Or, force est de constater qu'il semble avoir gardé une bonne partie de sa réserve », conclut la femme médecin.
Les médecins Manar Alfarra et Ghatfan Shaaban ont fuit la Syrie en 2012. Depuis l'été dernier, ils sont résidents à l'Unité de médecine familiale d'Alma.
Pour les frappes américaines
Originaires de Homs, les médecins syriens d'Alma ont quitté leur pays pour l'Arabie saoudite il y a cinq ans. Leur ville natale est située au centre de la Syrie, tout près de l'aéroport qui fut frappé par les forces américaines dans la nuit de jeudi à vendredi dernier. 
« Le problème avec Trump, c'est qu'il est imprévisible. Le président américain s'intéresse soudainement à la Syrie ? C'est pour maquiller ses conneries. À suivre et il faudra voir la réponse de la Russie. Ce sera le partage de la tarte ou les concessions ? Je suis partisane pour les frappes américaines, mais à condition qu'il y ait un plan précis et une stratégie post-Assad. En tout cas, c'est toujours mieux que rien », affirme Manar Alfarra.
Aujourd'hui, la ville de Homs est détruite à 70 %. Et le quartier où demeuraient les médecins immigrants est toujours assiégé. Leur appartement a été bombardé avant l'attaque chimique perpétrée contre des populations civiles, dans le nord-ouest de la Syrie. À leur grand soulagement, tous les membres de leur famille proche ont réussi à se sauver et à se réfugier ailleurs dans le monde. 
« C'est chez nous que tout a commencé. Homs est la première ville principale qui a été assiégée. On était encore là-bas quand c'est arrivé. On en a tellement vu. On y pense tous les jours, mais il faut oublier et continuer à avancer. La patrie est chère, mais le plus cher est l'être humain. On est ici, nos filles sont ici et notre famille est sortie. On est très triste pour le pays, mais qu'est-ce qu'on peut faire ? On est impuissant », mentionnent les médecins.
« On est partis de notre pays normalement, en passant par l'aéroport. On a été poussé à faire ça. On a choisi de partir parce que l'on savait ce qui nous attendait, soit l'arrestation ou être la cible de balles. On aurait aussi pu fermer notre bouche et crier "Vive Assad", mais c'était impossible pour nous (...) On a reçu notre visa d'immigration pour le Canada lorsque nous étions en Arabie-Saoudite », pointe le Dr Shaaban.
Si ce n'est que quelques vêtements, les Almatois d'adoption n'ont pu rien apporter avec eux. Ils n'ont aucun souvenir ni aucune photo de l'enfance de leurs deux filles qui résident actuellement dans la Métropole. 
« Une partie de notre ville est contrôlée par le régime. Notre président a réussi à diviser le peuple sur une base religieuse. C'est la haine. On se demande qui va guérir cette haine. Le sentiment d'injustice est là. On ne sait même pas s'ils vont être capables de pardonner à la fin de la guerre », poursuit le Dr Shaaban. « Pour le peuple syrien, c'est une guerre civile pour la liberté, la démocratie et l'égalité. Mais pour les islamistes, c'est une guerre de pouvoir », ajoute son épouse.
Des traîtres
À Homs, la pratique de la médecine était devenue invivable pour le couple de médecins. Parfois confinés dans leur logement, ils étaient perçus comme des traîtres puisqu'ils soignaient les blessés, et ce, peu importent leur allégeance ou leur religion. 
« On était médecin, on travaillait, on portait secours aux gens et on ne faisait pas la distinction entre ceux qui étaient contre le régime ou avec le régime. Je suis parti plusieurs fois porter secours sous les balles. Je me suis parfois demandé ce que je faisais là. J'ai pas mal d'amis médecins qui ont été kidnappés ou arrêtés et torturés. Ils ont vécu des histoires d'horreur », termine Ghatfan Shaaban.
À la fin de leur résidence, qui se terminera en juin 2018, les médecins syriens souhaitent réintégrer la région métropolitaine auprès de leurs filles.