Soins à domicile difficiles pour les infirmières

Cibles difficiles à atteindre, accroissement de la complexité des cas, lourdeur administrative, défaillances au plan technologique, manque de ressources humaines. Les infirmières spécialisées en soins à domicile au Saguenay-Lac-Saint-Jean travaillent dans des conditions de plus en plus difficiles et plusieurs souffriraient d’épuisement. Actuellement, 35 des 143 infirmières à l’emploi du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) sont en congé maladie. Il s’agit de 25 pour cent des effectifs. À Jonquière et à Chicoutimi, on parle du tiers des équipes. Dans ce qui possède tous les attributs d’un cri du coeur, l’une de ces infirmières s’est confiée au Quotidien avec l’espoir de faire changer les choses, le tout, dit-elle, dans l’intérêt supérieur de ses patients.

Andréanne (nom fictif) ne veut pas être identifiée. Prendre la parole publiquement pourrait lui coûter son emploi et son permis d’exercice. L’infirmière, qui cumule plusieurs années d’expérience, a graduellement assisté à des changements majeurs en ce qui a trait à l’organisation du travail et aux tâches qui lui sont imposées. 

Québec a pris le virage des soins à domicile en 2003 en adoptant la politique « Chez soi le premier choix ». Le tout avait pour but de permettre à une catégorie de gens de recevoir des soins dans leur environnement, tout en soulageant le réseau hospitalier. Si l’on se fie au récit d’Andréanne, ce sont les infirmières qui, aujourd’hui, en paient le prix, alors que plusieurs croulent sous la charge qui pèse sur leurs épaules. 

Andréanne raconte que chaque infirmière doit quotidiennement se rendre au domicile de cinq « clients ». Les visites se font le matin, habituellement entre 8 h 30 et midi. Chacun des territoires desservis par les hôpitaux de la région est divisé en secteurs, où une petite équipe se partage l’ensemble des dossiers. Avant de prendre la route, les infirmières doivent prévoir le temps nécessaire à la préparation de leur matériel et à la collecte des dossiers au bureau. Au cours de la matinée, elles se déplacent d’une résidence à l’autre. Grosso modo, elles bénéficient d’environ trois heures pour atteindre leur cible quotidienne. 

Certains dossiers sont relativement simples, explique Andréanne, comme ceux de patients requérant des prises de sang ou des suivis de routine. Or, le nombre de cas complexes a explosé au fil des ans. La clientèle est vieillissante et en perte d’autonomie, les infirmières doivent dispenser des soins palliatifs et faire de nombreux suivis postopératoires. Les équipes de soins travaillent en pluridisciplinarité et doivent remplir une pléiade de formulaires lorsque, par exemple, l’entrée en scène d’un autre professionnel est requise. 

Toujours de l’avis d’Andréanne, on demande aux membres des équipes de soins à domicile de rédiger leurs notes évolutives le plus rapidement possible, de façon à ce que le résumé soit le plus fidèle possible au déroulement de la rencontre. Toutefois, on ne leur fournit pas d’ordinateurs portables. Résultat : les notes doivent être écrites en rafale l’après-midi, entre 13 h et 16 h, à travers des rencontres d’équipe, des conversations téléphoniques avec des médecins, des réunions de planification, la rédaction de requêtes et la préparation des dossiers du lendemain. 

« Les notes évolutives, c’est le plus important. Ça s’en va dans le dossier patient et c’est la seule preuve tangible que j’ai du suivi de mon client. Au plan légal, c’est crucial. C’est aussi la seule chose que je vais tasser parce que je manque de temps. J’écris mes notes pendant que je parle au téléphone, dans un petit bureau avec trois ou quatre collègues où on est surstimulées », fait valoir l’infirmière clinicienne.

Au plan technologique, les infirmières s’organisent avec les moyens du bord. Elles n’ont pas de cellulaire et doivent fonctionner à l’ancienne avec un téléavertisseur. Andréanne souligne qu’il arrive parfois que des personnes âgées en perte d’autonomie omettent de placer leur téléphone résidentiel sur la charge. Selon elle, l’absence de moyens de communication place des patients déjà fragiles dans un état de grande vulnérabilité.

Répartition des infirmières en soins à domicile

Plus le temps d'écouter

Andréanne croit qu’elle pratique « le plus beau métier du monde ». Elle affirme toutefois que les exigences sont devenues telles que les infirmières ne peuvent plus accorder le temps nécessaire à leurs patients. 

« Malgré les risques, je tiens à dire que la qualité des soins n’est pas en jeu. On a des équipes du tonnerre et les services qu’on offre sont excellents. Mais le nombre de cas complexes qui nécessitent beaucoup de démarches et de réunions a augmenté de façon phénoménale. Pour certaines infirmières, la charge mentale est devenue énorme », confie Andréanne. 

Elle ajoute qu’il devient difficile de servir les intérêts des patients. 

« C’est toujours vite, vite, vite. On encaisse la surcharge de travail parce qu’on ne veut pas que la clientèle en subisse les contrecoups. C’est un élastique qu’on étire constamment et qui finit par nous revenir en plein visage », poursuit-elle. 

Certaines infirmières ont du mal à atteindre leur cible quotidienne. Andréanne soutient qu’elles sont souvent prises à partie et qu’elles sont invitées à couper dans le service client. 

« Il y a des gens avec qui je dois passer 1 h 30 parce qu’ils ont des besoins particuliers et que je dois remplir toute sorte de paperasse. Chez certaines personnes, il y a aussi un besoin de socialisation. Aujourd’hui, il y a des questions que je n’ose plus poser parce que je sais que je n’ai plus le temps d’écouter les réponses », déplore-t-elle. 

En guise de solution, Andréanne propose une meilleure délégation des tâches, la création de postes à temps complet, l’accroissement des budgets consacrés à l’achat d’équipements technologiques, l’augmentation des ressources en soutien administratif et la bonification de la liste d’infirmières remplaçantes pour combler les besoins occasionnels. 

Le porte-parole du CIUSSS Marc-Antoine Tremblay indique qu’il n’y a pas d’obligation de rendement.

La réponse du CIUSSS

Porte-parole du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Marc-Antoine Tremblay assure que des efforts sont déployés par l’employeur pour faciliter le travail des équipes en soins à domicile. Ces démarches devraient éventuellement mener à l’informatisation des soins. Quant aux cibles, il précise qu’il n’y a pas d’obligation de rendement et que la complexité des cas est prise en considération. 

« L’absentéisme est multifactoriel. Il est difficile d’évoquer uniquement les raisons psychologiques ou physiques. Nous surveillons les milieux où l’on constate une problématique en assurance salaire et nous offrons du support aux employés et mettons en oeuvre des actions concrètes afin d’en faire un milieu de travail stimulant où les gens s’épanouissent et sont heureux de travailler », a-t-il indiqué, par courriel. 

Précisant que le personnel infirmier travaille « avec des humains et des émotions », il a ajouté : « Quotidiennement, ces employés peuvent être confrontés à des deuils, des déceptions, des colères. Ils ne sont pas insensibles à ce qui arrive à leurs patients. Ce sont des gens dévoués et parfois, certaines situations peuvent les affecter ».

La présidente syndicale Julie Bouchard croit que la paperasse monopolise les professionnelles.

Une surcharge incroyable selon la FIIQ

Présidente du Syndicat des professionnelles en soins du Saguenay-Lac-Saint-Jean (SPSSLJ-FIIQ), Julie Bouchard affirme que les infirmières en soins à domicile sont soumises à une pression énorme. 

« De moins en moins de temps est donné pour qu’elles donnent des soins de qualité. Les statistiques ne tiennent pas compte de la réalité sur le terrain et de la relation d’aide qu’elles font avec les patients et la famille. De plus en plus, les gens ont une surcharge incroyable. On ne remplace pas les gens qui sont en absence quotidienne donc fréquemment, les infirmières vont travailler à moins trois ou moins quatre », précise Julie Bouchard, qui remarque une hausse des cas d’anxiété chez les infirmières.

Selon la présidente, la paperasse inhérente à l’outil d’évaluation multiclientèle (OMC), nécessaire à l’obtention de budgets en provenance du ministère, monopolise les professionnelles. 

« C’est un devoir qu’on a dans notre code de déontologie de faire des notes de soins après chaque visite. C’est censé être prioritaire. Présentement, c’est pratiquement l’OMC qui est rendu prioritaire. S’il y a des poursuites, étant donné que l’infirmière n’a pas eu le temps de les remplir, ça se retourne vers elle », poursuit-elle.

Le syndicat est en pourparlers avec les directions des CLSC de Jonquière et de Chicoutimi, où le taux d’absentéisme est beaucoup plus élevé qu’ailleurs (12 sur 36 à Chicoutimi et 9 sur 27 à Jonquière).

« Les professionnels en soins nous ont lancé des cris d’alarme sur leurs conditions de travail et sur l’incapacité de donner des soins de qualité. On s’assoit avec l’employeur pour trouver des solutions pour s’assurer que la population reçoit les soins qu’elle est en droit de recevoir », conclut Julie Bouchard.