Sur ce fameux «modèle suédois»...

BLOGUE / Il y a longtemps que j'ai cessé de compter les fois où je vois passer, ici et là, des commentaires sur ce thème : «en Suède ils n'ont aucun confinement et ils n'ont pas plus de morts qu'ici, alors faisons pareil !». Cette idée est assurément un des plus gros «hits» du printemps sur les réseaux sociaux. Alors qu'on me permette de partager rapidement là-dessus quelques petites données en forme de grosses nuances...

J'ai pris les graphiques suivants sur le fil Twitter de l'épidémiologiste finlandais Markku Peltonen, qui publie régulièrement des courbes de l'évolution de la COVID-19 dans les pays scandinaves — pas seulement parce que c'est chez lui, mais aussi parce qu'ils se comparent relativement bien entre eux (systèmes de santé semblables, mœurs et cultures assez proches, etc.). En plus des habituelles courbes de nouvelles infections, hospitalisations et mortalités dues à la COVID-19, il a aussi calculé les changements dans la mobilité des populations des quatre grandes capitales de la région, soit Stockholm, Oslo, Copenhague et Helsinki, à partir de données publiques d'Apple. Cela donne ceci pour, dans l'ordre, la marche, les transports en commun et la voiture :

Comme on peut le voir, l'idée que la Suède a continué de fonctionner «comme si de rien n'était» est fausse. Elle n'a pas décrété de confinement obligatoire avec surveillance policière et amendes comme dans la plupart des autres pays, soit, mais ses autorités de santé publique ont demandé à la population de respecter sur une base volontaire toutes sortes de mesures qui vont dans le même sens. Et les Suédois, dont la culture est réputée pour faire passer la collectivité avant les individus, y ont manifestement obéi puisque ils ont fortement réduit leurs déplacements à partir de la mi-mars. Pas tout à fait autant qu'ailleurs en Scandinavie, la Suède a certes gardé un niveau d'activité plus élevé que les pays voisins, et précisons que les mesures de mobilité ne donnent pas toute l'image (ça ne fait pas la différence entre un déplacement avec ou sans masque, par exemple), mais quand même : ça me semble suffisant pour enterrer définitivement l'idée d'un business as usual.

Alors la prochaine fois qu'on vous dit que le confinement ne donne rien «parce que tsé, la Suède», vous saurez que ça ne vaut pas grand-chose. Les Suédois n'étaient pas légalement contraints de rester chez eux, mais ils ont manifestement pris des mesures qui s'en approchaient, jusqu'à un certain point.

Cela dit, il y a deux ou trois petits trucs à ajouter au sujet des graph de M. Peltonen. La première, c'est que ses chiffres montrent beaucoup plus de décès et d'hospitalisations en Suède qu'ailleurs, mais il faut faire attention aux comparaisons internationales : les définitions de «décès liés à la COVID-19» varient d'un pays à l'autre, les pratiques entourant les hospitalisations ne sont pas les mêmes, alors les niveaux de mortalité et d'hospitalisations ne sont pas vraiment comparables d'un pays à l'autre — comme M. Peltonen en convient lui-même.

Mais quand même, ces indicateurs permettent de suivre l'épidémie à l'intérieur de chaque pays. Et à cet égard, les courbes de l'épidémiologiste finlandais suggèrent que la Suède a mis plus de temps avant d'atteindre le sommet que les autres, signe que sa politique de confinement plus relâché pourrait avoir allongé l'épidémie.

Enfin, même s'il s'avère un jour que le «modèle suédois» était le meilleur — qui sait, peut-être qu'en bout de ligne, ils développeront une immunité collective avant nous et qu'ils n'auront pas vraiment plus de morts que les autres à long terme, faudra attendre pour le savoir —, je pense que la question de savoir si ce modèle est «exportable» est une autre paire de manche complètement. Comme je l'ai dit, les Suédois ont une réputation de discipline et de faire passer la collectivité avant l'individu. Alors dans d'autres cultures, est-ce qu'un confinement volontaire aurait donné les mêmes résultats ? Est-ce qu'au Québec ou aux États-Unis, par exemple, la population aurait réduit ses déplacements de manière aussi significative que la Suède sans la surveillance des policiers et la menace des amendes ?

Ceux qui, sur les réseaux sociaux et dans certaines stations de radio, proposent de les imiter présument que oui. Mais ça me semble être une grosse, grosse présomption.

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