Pourquoi tant de virus viennent de Chine?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) et le dernier coronavirus, le nCoV-2019, semblent venir de la Chine. Et quand on regarde les nouvelles vagues d’influenza, ces virus semblent souvent venir de l’Asie. Existe-t-il une raison pour cela ?», demande Daniel La Haye, de Saint-Augustin-de-Desmaures.


Ce ne sont certainement pas tous les virus respiratoires qui proviennent de la Chine ou, plus généralement, du sud-est de l’Asie. La «grippe porcine» de 2009, par exemple, est apparue au Mexique, alors que l’éclosion du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) fut surtout l’affaire de la péninsule arabe. Mais il est vrai que beaucoup de virus donnant la grippe ou le rhume semblent provenir dans cette partie de l’Asie : nCoV-2019 vient de la ville de Wuhan, au centre de la Chine, le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) est parti du sud de la Chine, la redoutable grippe aviaire H5N1 (plus de 50 % de mortalité !) a fait le saut vers l’humain pour la première fois à Hong Kong en 1997, la pandémie de grippe de 1968 provenait elle aussi de Hong Kong, c’est en Chine que s’est d’abord déclarée la «grippe asiatique» de 1958, et ainsi de suite.
Alors, est-ce qu’il y a vraiment quelque chose de spécial dans ce coin du monde ou est-ce qu’il s’agit simplement d’une sorte d’«illusion» (puisque après tout, le cerveau humain est tellement fait pour déceler des patterns qu’il lui arrive littéralement d’en voir là où il n’y en a pas) ?

«Dans le cas des coronavirus et de la grippe, c’est véridique. Ces virus-là ont besoin d’un hôte intermédiaire entre les chauve-souris [ndlr : un «réservoir» important de virus] et l’humain», dit Pierre Talbot, chercheur à l’Institut Armand-Frappier et spécialiste des coronavirus. Les virus sont en effet des êtres très «spécialisés» : ils ont à leur surface des protéines qui leur permettent de «s’accrocher» aux récepteurs de certaines cellules en particulier, et uniquement à ces récepteurs-là. Ceux qui sont dans les poumons des chauves-souris ne ressemblent pas assez à ceux des humains pour permettre une transmission efficace, d’où le besoin d’une «étape intermédiaire».

Or, poursuit M. Talbot, «il y a beaucoup de marchés publics en Asie où on vend des animaux sauvages, comme le pangolin et la civette [ndlr : dont les cellules pulmonaires ont des récepteurs semblables aux nôtres]. Donc il y a des contacts proches entre les gens et les animaux qui sont vendus dans les marchés.» Ce qui donne un contexte idéal pour qu’une souche de coronavirus ou d’influenza mute et s’adapte à l’espèce humaine.

Alors oui, il y a un lien à faire entre ces virus et le sud-est asiatique, en particulier la Chine. Mais il y a deux choses à ajouter, ici. D’abord, un peu partout dans le monde, l’épidémie de ce nCoV-2019 a donné lieu à une méfiance — voire à des gestes carrément racistes — à l’égard de ressortissants chinois ou même de toute personne ayant un faciès asiatique. Des messages affirmant qu’il fallait éviter les restaurants asiatiques ont essaimé sur les réseaux sociaux, des gens ont été vus en train de changer de place dans l’autobus ou le métro après qu’une personne d’origine asiatique se fût assise à côté d’eux, etc. Ces réactions, s’il faut le spécifier, sont totalement injustifiées. Un virus a beau être géographiquement associé à l’Asie, il demeure qu’une fois en circulation, il peut être transmis par absolument n’importe qui, peu importe la couleur de la peau. Et même si l’on tenait vraiment à ne voir que l’origine chinoise du nCoV-2019, ces réactions seraient toujours dépourvues de sens d’un point de vue statistique : en date de vendredi dernier, Santé Canada avait trouvé un grand total de 7 cas (aucun au Québec), un chiffre à comparer aux plus de 2,4 millions de Canadiens appartenant aux minorités visibles d’origine asiatique qu’a compté le recensement de 2016 (http://bit.ly/39EmLBX, j’ai fait la somme des réponses : Chinois, Philippins, Asiatiques du Sud-Est, Coréens et Japonais).

La deuxième chose à préciser, c’est que ce lien avec la Chine et ses environs ne vaut que pour les coronavirus et l’influenza. Il existe bien d’autres virus et maladies qui sont liées à d’autres régions du monde. Plusieurs des maladies que les Européens ont amenées avec eux en Amérique provenaient des animaux d’élevage, qui étaient absents du Nouveau Monde. De même, on soupçonne la chauve-souris d’être le «réservoir» (espèce chez laquelle un pathogène vit en permanence) de bien d’autres maladies, comme l’Ebola, la fièvre de Marbourg et la rage, notamment, en plus des coronavirus.

C’est d’ailleurs là, en ce qui me concerne, la question la plus intéressante dans toute cette histoire : comment se fait-il que ces mammifères ailés abritent autant de pathogènes ? Et surtout, comment se fait-il que cela ne les rende pas elles-mêmes gravement malades ?

Pour l’heure, on n’en est pas certain. Les uns ont pointé des caractéristiques particulières du système immunitaires des chauves-souris, d’autres ont proposé que leur faculté de voler serait en cause. Les chauves-souris dépensent en effet beaucoup d’énergie en vol, au point d’élever leur température corporelle jusqu’à des niveaux comparables à une forte fièvre — ce qui inhibe la «reproduction» des virus.

Et d’autres encore suggèrent un mélange des deux. En 2018, des chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan (!) ont publié une étude dans laquelle ils ont analysé des gènes liés au système immunitaire chez de nombreuses espèces de mammifères, dont 30 chauves-souris [http://bit.ly/2HnspMz]. Ces dernières possédaient toutes une variante d’un gène particulier ayant pour effet de limiter la réponse inflammatoire, alors qu’aucune des autres espèces ne la possédait. Comme une température corporelle élevée peut provoquer une réponse inflammatoire qui va endommager des cellules, les auteurs de l’étude croient que cette variante génétique pourraient servir à protéger les chauves-souris contre les conséquences d’une température corporelle souvent très élevée. Avec comme effet indirect qu’elles réagiraient moins fort aux infections et porteraient donc plus de virus que les autres mammifères sans que leur système immunitaire ne s’emballe — ce qui est souvent plus dommageable que le virus lui-même.

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