Les lentilles cornéennes mettent-elles plus à risque d’attraper la COVID-19 ?

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Le virus SARS-CoV-2, responsable de la Covid-19, peut-il être transmis par les larmes ou en se touchant les yeux ? Les porteurs de lentilles cornéennes sont-ils donc plus à risque ? Comme ces questions se posent, voici de quoi y voir plus clair.

Le fait qu’un ophtalmologiste chinois ait été l’une des premières victimes de la Covid-19, après avoir été exposé à un patient asymptomatique, a soulevé la question de la présence potentielle du virus dans l’œil et de sa possible transmission par les larmes. Certaines organisations ont rapidement émis des avis concernant le risque potentiel de porter des lentilles cornéennes en temps de pandémie.

Ces positions doivent être cependant nuancées en raison des données probantes qui ont été diffusées depuis. Il est donc maintenant possible de bien conseiller les porteurs de lentilles en se basant sur les plus récentes avancées de la science.

Respecter les mesures d’hygiène

Établissons tout de suite que le port de lentilles cornéennes demeure sécuritaire, pourvu que les patients respectent scrupuleusement les mesures d’hygiène requises. Cette conclusion provient d’une revue de littérature publiée le 22 avril 2020, effectuée après consultation de près de 200 articles revus par les pairs.

Certains de ces articles font état de la capacité du virus à se lier aux cellules de la surface oculaire en raison de l’affinité d’une ou l’autre de ses composantes. Par contre, un tel lien ne se traduit pas automatiquement par une capacité du virus à générer une infection oculaire.

Dans les faits, en raison du clignement fréquent et de l’échange des larmes, le virus a très peu de chances de demeurer suffisamment longtemps sur la surface oculaire afin de causer des problèmes. La même inquiétude s’était manifestée lors d’autres épisodes de contagion, soit lors de l’apparition du virus du sidaou de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Des traces de ces atteintes ont été retrouvées dans les larmes des patients, mais aucun cas d’infection directe ou de transmission par l’œil n’a été documenté depuis toutes ces années. C’est la même situation avec la COVID.

Des atteintes oculaires rares

Les manifestations oculaires causées par la COVID sont donc rares. Lorsque cela survient, chez moins de 1 % des personnes infectées, il s’agit d’irritations oculaires se manifestant sous la forme de conjonctivite, soit une inflammation bénigne du blanc de l’œil (conjonctive). Les virus, en général, en sont d’ailleurs la principale cause.

L’inflammation peut durer de 10 à 20 jours suivant l’apparition des premiers symptômes reliés à la COVID. Dans de plus rares cas, la cornée est également atteinte : on parle alors de kérato-conjonctivite. Ces atteintes se contrôlent bien avec les traitements habituellement appliqués dans de telles circonstances, sans complications majeures à long terme.

Les lentilles cornéennes, un vecteur ?

Les lentilles cornéennes sont portées par plus de 140 millions de personnes à travers le monde et demeurent une modalité de correction de la vision très efficace et sécuritaire.

Le premier élément à considérer est la lentille elle-même. Peut-elle constituer un vecteur de propagation du virus ? Certes, le virus peut vivre sur des surfaces inertes, mais il n’existe aucune étude prouvant que, dans le milieu oculaire, le virus peut coloniser la lentille et y demeurer. La lentille ne peut donc pas être considérée sérieusement comme un vecteur de transmission ou de propagation de la maladie. Le fait de recourir à des lentilles jetables tous les jours (usage unique) réduit encore davantage cette possibilité. Ce mode de port est reconnu comme assurant, toutes conditions confondues, la meilleure sécurité en matière de santé oculaire.

Le second élément concerne la manipulation de la lentille, ce qui implique que le patient doit toucher à ses yeux lors de la pose et du retrait de celle-ci. Il devient évident que le lavage des mains, habituellement recommandé lors du port de lentilles, est encore plus essentiel en temps de pandémie.

Ceci étant dit, il faut bien assécher les mains avant de manipuler les lentilles puisque l’eau du robinet peut être contaminée par d’autres pathogènes que la COVID, plus virulents et dommageables pour l’œil. Il ne faut d’ailleurs jamais rincer ses lentilles ou l’étui des lentilles avec l’eau du robinet, encore moins les y entreposer. L’assèchement des mains doit se faire avec un papier jetable et non pas une serviette réutilisable qui peut facilement se contaminer.

Finalement, l’entretien des lentilles doit être effectué avec les produits recommandés par le professionnel de la vue, et spécifiquement formulés à cette fin. Idéalement, une solution à base de peroxyde sera utilisée pour la désinfection et le trempage de nuit. Le rinçage, le matin avant de les poser, se fera avec une solution saline formulée pour les lentilles cornéennes.

Les lunettes ne sont pas la solution

Pour ceux qui hésiteraient, est-ce mieux de considérer porter des lunettes en attendant le retour à la normale ? La réponse est NON. En effet, il est prouvé que les lunettes sont souvent désajustées et qu’elles glissent, forçant la personne à se toucher le visage plus fréquemment que durant le port de lentilles, la plupart du temps sans que la personne puisse se laver les mains auparavant. Le risque de transmission augmente donc proportionnellement.

Ce risque est d’autant présent que le virus peut vivre plusieurs jours sur le plastique comme celui des montures : la contamination par des gouttelettes en suspens auxquelles la personne est exposée, et l’adhérence des virus sur cette surface, est plus probable que dans le cas des lentilles cornéennes. Enfin, la lunette n’agit pas comme bouclier contre le virus : le nez et la bouche demeurent des portes d’entrée. En bref, la lunette ne doit pas être considérée comme un élément de protection personnelle contre le COVID.

Dans les rares cas où le porteur de lentilles développerait des symptômes anormaux (rougeur, douleur, sensibilité à la lumière, sensation de corps étranger, sécrétions anormales durant ou après le port) il devrait contacter immédiatement un optométriste ou un ophtalmologiste. Une consultation à distance (télémédecine) ou, si requise, en cabinet, peut alors être organisée rapidement.

Quelques conseils d’hygiène

Bien que la présence du virus SARS-CoV-2 ait été observée dans les larmes de certains patients malades, il est très peu probable que cette voie de transmission favorise le développement de la maladie systémique ou celui d’une infection localisée à l’œil.

Dans ces circonstances, le port de lentilles cornéennes peut être considéré comme sécuritaire, à condition de suivre rigoureusement les recommandations d’hygiène suivantes :

  1. Bien se nettoyer les mains avant et après la manipulation des lentilles cornéennes.
  2. Bien s’assécher les mains avec un tissu propre, jetable.
  3. Ne pas utiliser de l’eau du robinet pour rincer, nettoyer ou faire tremper la lentille, même temporairement.
  4. Utiliser préférablement des lentilles souples jetables tous les jours (usage unique), donc sans besoin de solutions ou d’étui.
  5. Si des lentilles réutilisables doivent être portées, utiliser uniquement les produits d’entretien recommandés par votre professionnel de la vue.
  6. Remplacer l’étui des lentilles après 2 mois maximum. Le nettoyer tous les jours avec une solution de lentilles cornéennes. Ne pas utiliser l’eau, le faire bouillir ou passer au lave-vaisselle.
  7. Éviter de dormir avec les lentilles cornéennes.
  8. Consulter rapidement un optométriste ou un ophtalmologiste en cas de symptômes inhabituels.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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