Les «gènes gais» vs la sélection naturelle: qui gagne?

BLOGUE / La semaine dernière, la fameuse étude sur les bases génétiques de l'homosexualité a soulevé une question qui taraude la science depuis longtemps : s'il existe des variantes de gènes qui augmentent les chances d'être homosexuel, et donc qui écartent certains de leurs porteurs de la reproduction, comment se fait-il qu'ils aient «survécu» à la sélection naturelle? Mais avec la rentrée, qui tient toujours les chercheurs très occupés, je n'avais trouvé personne pour m'aider à y répondre...

Or j'ai fini par parler ce matin à Dany Garant, chercheur en écologie évolutive et en génétique des populations à l'Université de Sherbrooke, et je crois qu'il vaut la peine de revenir brièvement sur le sujet.

L'étude en question, rappelons-le, conclut qu'il n'existe pas «un» gène gai, mais que les comportements homosexuels sont influencés par des centaines d'endroits sur le génome. Au total, l'héritabilité génétique expliquerait environ 32 % du phénomène, et l'étude a aussi trouvé que plus un individu a des relations avec des gens du même sexe, moins il a d'enfants : 1,7 enfant en moyenne pour ceux qui ont des relations sexuelles uniquement avec le sexe opposé, contre autour de 0,5 enfant pour ceux dont 75 à 100 % des partenaires sont du même sexe. D'où la question : comment est-ce que ces 32 % d'héritabilité ont-ils pu se transmettre d'une génération à l'autre à travers les âges?

Voici, en résumé, les principaux points de mon entrevue avec M. Garant :

- D'abord, de manière générale, les traits complexes régis par des centaines gènes donnent moins d'emprise à la sélection naturelle. Cela vaut pour les relations avec des gens de même sexe comme pour bien d'autres caractéristiques. De ce que je comprends, ultimement la sélection doit agir sur chaque variante. Or si chacune ne joue qu'un rôle infinitésimal, ladite sélection n'aura que très peu d'effet sur le trait final — et il peut alors difficilement, par définition, y avoir une sélection.

- Il peut aussi y avoir «des régions du génome qui sont liées entre elles, dit M. Garant, par exemple parce qu'elles agissent ensemble». Cela peut contribuer à maintenir des variantes qui, dans certains cas, sont moins «adaptatives» (lire : mènent à une descendance moins nombreuse).

- Si on ajoute à cela le fait qu'une partie des gènes impliqués n'ont rien à voir avec l'attirance sexuelle (des traits de personnalité comme l'ouverture aux expériences nouvelles et l'aversion au risque peuvent entrer en ligne de compte dans la décision d'avoir une relation homosexuelle), cela diminue encore plus la «pogne» qu'il reste pour la sélection.

- Le fait que les comportements homosexuels soient «génétiquement héritables» à 32 % implique en outre que l'environnement (au sens large) joue un rôle prépondérant. Or pour que la sélection agisse, il faut que des variantes de gènes avantagent (ou défavorisent) leurs porteurs pour la peine. Dans le cas qui nous intéresse, si l'environnement compte pour 68 % des comportements homosexuels, alors les variantes génétiques favorisant l'homosexualité ne représentent pas un gros désavantage (toujours en termes de descendance).

- Et puisque il est question d'environnement, ajoutons que pendant très longtemps, l'homosexualité a été violemment réprouvée. C'est parfois encore le cas, d'ailleurs, malheureusement. Mais quoi qu'il en soit, cela implique qu'historiquement (et encore aujourd'hui, bien que dans une moindre mesure) beaucoup d'homosexuels ont dû cacher leurs préférences naturelles, rentrer dans le moule et avoir des enfants comme tout le monde, faute de quoi ils étaient rejetés — ou pire. Alors s'il restait encore une pression de sélection malgré tout ce qui précède, cette répression sociale a pu en réduire les effets encore davantage.

P.S. Je profite de ce «retour» sur l'article de Science pour vous conseiller la lecture de cette critique assez dure, mais aussi éclairante, de la fameuse étude.