Lecture obligatoire: la «matière noire» de la nutrition

BLOGUE / Si la grande abondance des études en nutrition qui paraissent chaque semaine vous donne le tournis, alors tenez-vous loin du dernier numéro de la revue savante «Nature – Food», sous peine de vous évanouir...

On y trouve en effet cet article qui, en plus d'être absolument captivant, conclut que la science de l'alimentation a grossièrement simplifié son propre objet d'étude en concentrant ses efforts de recherche sur quelques dizaines de nutriments alors qu'il en existe des milliers.

Il y a de bonnes raisons d'avoir consacré autant d'études à ces nutriments, écrit le trio d'auteurs de la région de Boston, parce qu'on sait qu'ils sont importants pour la santé (graisses, sucres, protéines, vitamines, etc.). Mais il n'empêche : pour un aliment comme l'ail, par exemple, les bases de données en nutrition comme celle du ministère américain de l'agriculture ne donnent des concentrations chiffrées que pour 67 composés chimiques, alors qu'on sait que l'ail en contient plus de 2300 ! Dans l'ensemble, la recherche en nutrition est centrée autour d'environ 150 nutriments, mais on en dénombre un total de plus de 26 000 — et même ça, c'est un portrait très incomplet.

Il est évident, plaident les auteurs, qu'un angle mort de cet ordre nous fait passer à côté de beaucoup de choses importantes. Par exemple, des résultats récents ont trouvé qu'on composé nommé oxyde de triméthylamine (TMAO) était associé à une mortalité plus élevée chez la patients atteints du cœur. Le TMAO provient de composés présents dans le lait, les poissons et les viandes ; ces substances sont transformées par la flore intestinale en un précurseur du TMAO, lequel est ensuite converti en TMAO dans le foie. On connaît 6 de ces composés qui finissent en TMAO, mais un seul (la choline, qu'on trouve surtout dans les produits animaux) est suivi et mesuré dans les bases de données nutritionnelles, déplorent les auteurs.

Bref, il semble que la nutrition soit un peu dans la même situation que l'astronomie, qui n'a étudié jusqu'à présent que la «matière ordinaire» même si elle ne compose que 5 % de l'Univers — le reste, soit la matière sombre (27 %) et l'énergie sombre (68 %), est pour l'instant impossible à observer directement. Les quelque 150 nutriments sur lesquels les chercheurs ont concentré leurs efforts jusqu'à maintenant ne représentent qu'environ 5 % de la diversité chimique de la nourriture, et il reste donc encore toute la «matière sombre» à étudier, illustre le trio d'auteurs — dont deux sont d'ailleurs physiciens...