Fumer du cannabis devant ses enfants: dommageable ou non?

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Les organismes de santé publique mettent les parents en garde contre la consommation de cannabis en présence de leurs enfants. Or les parents qui en consomment disent que le cannabis les rend plus empathiques, plus patients et plus attentionnés envers leurs enfants. Qu'en est-il vraiment ?

Un an après la légalisation du cannabis au Canada, plusieurs questions demeurent sans réponse quant aux risques et bénéfices de l’utilisation de cannabis chez des sous-groupes particuliers de la population. Les enfants représentent l’un de ces groupes.

En effet, alors que les impacts de la consommation de cannabis ont été étudiés au cours de la grossesse et de l’adolescence, les enfants de 0 à 12 ans ont été largement négligés par la recherche scientifique.

Il est probable que cela s’explique par la position unanimement partagée que les enfants ne devraient, en aucun cas, consommer du cannabis. Or, même en n’étant pas directement exposés à la substance, le cannabis pourrait affecter leur développement.

En effet, comme la dernière enquête canadienne sur le cannabis  suggère que 19% des adultes âgés de 25 ans et plus consommeraient du cannabis, nous pouvons présumer que plusieurs consommateurs sont parents d’un jeune enfant. Que savons-nous aujourd’hui des effets de l’utilisation de cannabis sur l’aptitude des mères et des pères à répondre de manière sensible et adéquate aux besoins de leurs enfants ?

Source : Centre de statistiques sur le cannabis, Statistique Canada, 2019

Notre groupe de recherche interdisciplinaire s'intéresse aux situations qui placent à risque l’enfant dans son développement personnel de même que les parents dans leurs capacités à répondre aux besoins de ce dernier. La question de savoir comment la légalisation du cannabis au Canada agit sur les familles s'est donc posée naturellement.

Des parents plus négligents ou empathiques ?

Une première étape a été de réaliser une revue du discours véhiculé dans les médias, les publications gouvernementales et la littérature scientifique. Nous avons observé que cette question soulève des réponses hautement contradictoires, tout dépendant du groupe de personnes invitées à y répondre.

D’un côté, les propos des institutions ayant comme mandat d’offrir des soins ou des informations liées à la santé ou au développement de l’enfant tentent généralement à mettre en garde les parents quant à l’utilisation de cannabis. Ces publications soutiennent qu’être sous l’effet du cannabis en présence d’un enfant peut altérer les capacités des parents à prendre de bonnes décisions et à protéger l’enfant du danger.

En contraste, la couverture médiatique populaire du phénomène rapporte généralement les propos de parents consommateurs encensant les bénéfices qu’a la consommation de cannabis sur leurs aptitudes parentales.

Des parents rapportent ainsi dans les médias que le cannabis augmente leur degré d’empathie et de patience, leur permet de se rapprocher de leur enfant, les amène à être plus affectueux et attentionnés et les rend tout simplement de meilleurs parents. Il s’agit d’un phénomène tout à fait unique, car rarement avons-nous vu des parents affirmer sur la place publique que l’utilisation d’une substance, quelle qu’elle soit, augmentait leur capacité à prendre soin de leur enfant.

Qu'en dit la science?

Il nous apparaît critique de déplacer le débat de l’opinion publique vers les laboratoires de recherche. À ce jour, la littérature scientifique sur l’exercice du rôle de parent et l’utilisation de cannabis s’avère particulièrement limitée. Seules quelques études se sont penchées sur le phénomène et elles présentent des failles importantes qui limitent grandement notre capacité à tirer des conclusions fermes.

Notamment, la plupart des études sur le sujet n’ont pas évalué le contexte de la consommation (par exemple, est-ce que le parent consomme régulièrement en présence de son enfant ou seulement occasionnellement en son absence?) ou la sévérité de la consommation (par exemple, est-ce que la consommation du parent répond aux critères de ce que les cliniciens appellent un trouble d’utilisation de substance?).

De plus, les motivations des parents à consommer demeurent peu définies. Plusieurs parents semblent rapporter utiliser du cannabis pour amoindrir des troubles ou des difficultés qui contribueraient déjà à leur stress parental et affecteraient la relation avec leur enfant, tels que des troubles du sommeil, des symptômes dépressifs ou anxieux ou de la douleur.

D’ailleurs, nos données préliminaires suggèrent que la consommation de cannabis chez un parent est très rare en l’absence d’autres difficultés ou facteurs de risque tels qu’être en situation de monoparentalité, vivre avec un revenu modeste, présenter des problèmes psychologiques ou avoir fait l’expérience d’événements potentiellement traumatiques au cours de sa vie.

Néanmoins, les études à ce jour, bien que limitées dans leur nombre et leur qualité, rapportent généralement que l’utilisation de cannabis contribuerait à des comportements parentaux plus problématiques et moins chaleureux ainsi qu'à des problèmes de comportements précoces chez leurs enfants. Il est toutefois fort probable qu’il existe plusieurs profils de parents consommateurs, et que les répercussions de la consommation de cannabis sur leurs comportements parentaux et leurs enfants soient distinctes d’un groupe à l’autre.

Il est rare qu’un phénomène social aussi important et ayant de telles implications pour la santé publique et le développement des enfants soit aussi peu investi par la recherche scientifique. La légalisation du cannabis au pays a favorisé un discours plus ouvert sur cette substance. Elle offre l’opportunité de mettre en place des initiatives de recherche novatrices permettant d’identifier dans quelle mesure et, le cas échéant, dans quelles conditions il est sécuritaire et raisonnable pour une mère ou un père de consommer du cannabis.

* * * * *

Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

La Conversation