Déclin des insectes: quels sont les faits?

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Le battage publicitaire n’est jamais une stratégie de communication efficace, surtout quand sa base factuelle est limitée. Il faut plusieurs ingrédients différents pour faire une communication efficace, et conscientiser ne suffit pas si l’audience ne s’approprie pas les faits et ne participent pas à la recherche de solutions.

La dernière illustration en date en est cette histoire d’armageddon des insectes. Je n’avais pas l’intention d’écrire quoi que ce soit à son sujet. Après mes autres billets sur le même sujet, je ne voulais pas donner l’impression d’être un disque brisé. Mais j’ai reçu quelques demandes d’entrevue venant de journalistes qui avaient trouvé mes textes antérieurs. La plupart des reporters à qui j’ai parlé ont été très bien, et comprennent vraiment l’importance d’avoir une bonne base factuelle. Mais certains ont semblé un peu confus quand ils ont réalisé que je m’inscrivais en faux contre leur trame narrative apocalyptique : «d’autres scientifiques sont d’accord, alors pourquoi pas vous ?»

Cette dernière étude [https://bit.ly/2thoIRK], qui est une revue de littérature, a ses limites, tout comme en avaient les études d’Allemagne et de Porto Rico qui ont reçu le même genre d’attention médiatique récemment. Cela ne signifie pas que ce sont des «mauvaises» études, puisque tout article scientifique a ses limites. Aucune étude ne peut prétendre répondre clairement à tout. La science, ça prend du temps.

C’est pourquoi il est si important, pour bien apprécier les résultats d’une étude, de toujours considérer sa méthodologie et ses buts initiaux. Les méthodes et les techniques d’analyse sont-elles appropriées ? Est-ce qu’elles répondent réellement aux questions auxquelles les auteurs prétendent répondre ?

Dans le cas particulier de la revue de littérature [parue cette semaine dans Biological Conservation], les méthodes ne le permettent pas et elles sélectionnent un type particulier de recherche. Les auteurs de l’étude indiquent en effet que leur but est de «compiler tous les inventaires d’insectes à long terme menés au cours des 40 dernières années et qui sont disponibles dans les bases de données de la littérature scientifique». Mais ce n’est pas ce que leurs méthodes font :

  • Les auteurs ont utilisé un nombre très limité de mot-clef pour leur recherche d’articles (insecte + déclin + inventaire). C’est problématique pour plusieurs raisons : (i) cela permet de trouver principalement des études qui montrent un déclin, pas les populations en croissance ou stables; (ii) le terme «insecte» est trop vague et passe vraisemblablement à côté d’un grand nombre d’études consacrées à des groupes taxonomiques particuliers (les abeilles, par exemple) et qui pour cette raison n’utilisent pas le mot «insecte»; (iii) «inventaire» est seulement un des termes possibles pour les suivis de population à long terme. Idéalement, il aurait fallu inclure d’autres mots-clefs comme «long terme», «suivi», «historique», «dynamique de populations», etc.
  • Les auteurs ont seulement consulté une base de données. Or il existe de multiples bases de données de la littérature scientifique. Pour obtenir une revue complète et s’assurer de couvrir la littérature aussi largement que possible, il est préférable d’en consulter plusieurs.
  • Les auteurs ont uniquement considéré «les inventaires qui rapportaient des changements dans le temps, que ce soit au sujet de l’abondance ou de la richesse des espèces». Cela veut dire que toute étude concluant à la stabilité (pas de changement dans le temps) aurait été écartée.
  • Cette étude n’est donc pas systématique ni une véritable méta-analyse, contrairement à ce que prétendent les auteurs. Cela peut paraître prétentieux, mais il y a des critères à respecter en science.

Les résultats sont également limités, en partie à cause de la recherche limitée de mots-clefs, et en partie à cause de trous qu’il y a encore dans les connaissances. Il n’existe tout simplement pas de données pour la plupart des pays, et pour bien des taxons d’insectes.

(Précision :je n’ai rien contre les auteurs de cet article, mes travaux nesont pas financés par quiconque aurait avantage à ce que l’onnie le déclin des insectes et je pense que cette étude est unecontribution utile à la littérature scientifique. Et félicitations aux auteurs pour avoir admis plusieurs de ces limitations dans leur article.)

Toutes ces limitations sont importantes : cette étude ne montre pas de preuve qu’un déclin global des insecte est en train d’arriver ni que tous les insectes seront éteints dans 100 ans.

Mais,prise avec d’autres études, cela reste un signal d’alarme. Cela passe en revue les facteurs qui, on le sait déjà, ont des effets dévastateurs sur la vie sauvage et sur les écosystèmes. Et cela met en lumière les très, très nombreux trous qu’il y a toujours dans nos connaissances, et qu’il est urgent de combler.

Alors pourquoi suis-je en train d’argumenter ? Je suis chercheuse en écologie ; je travaille sur les insectes et l’agriculture durable ; je me soucie de la Terre sur laquelle mes enfants grandiront. Bien sûr que le déclin des insectes m’inquiète, ils sont vitaux pour notre avenir, ils maintiennent nos écosystèmes en bon état et rendent de nombreux services.

Ce qui me dérange, c’est la mauvaise communication de la recherche. Il nuit à la science d’exagérer les résultats d’une étude unique. La science ne s’élabore pas sur n = 1. C’est pourquoi les consensus, construits à partir de nombreuses recherches de types variés menées en de nombreux endroits de la planète, sont si importants. Maintenant plus que jamais nous avons besoin d’accroître la confiance et la compréhension du public à l’égard de la science. Nous avons désespérément besoin que chacun comprenne que la valeur de la science est une question de temps, de détails, de contexte : pas de place pour les grandes généralisations.

Alors quels sont les faits ?

  • Des déclins de certains groupes taxonomiques (comme les papillons monarques, certains groupes de papillons de nuit et diurnes, certaines types d’abeilles et de coléoptères) sont confirmée dans certaines régions du monde, principalement en Europe de l’ouest, au Royaume-Uni et en Amérique du Nord.
  • L’activité humaine a clairement un impact sur les populations d’insecte — ainsi que sur tous les autres organismes et écosystème du monde ! Les principaux facteurs sont (sans ordre particulier) la perte d’habitats, les changement climatiques, l’agriculture intensive, les espèces envahissantes et la surutilisation des produits chimiques de synthèse. On le sait, ça. On le sait depuis plus de 100 ans, alors pourquoi ne sommes-nous toujours pas convaincus qu’il faut faire quelque chose ?

Qu’est-ce qu’on ne sait pas ?

  • On ignore à peu près tout au sujet de la plupart des espèces d’insectes dans le monde. On estime connaître seulement un cinquième des espèces existantes. Parmi celles qui ont été décrites par la science, on ne comprend bien l’écologie, le cycle de vie et la distribution que des espèces qui sont les plus charismatiques, les plus importantes d’un point de vue économique ou les plus visibles. (...)
  • Pourquoi certaines espèces déclinent alors que d’autres s’accroissent, comme dans cette étude menée en Espagne [https://bit.ly/2SnbnRG] montrant une augmentation de l’abondance des pollinisateurs ? Pourquoi des déclins/croissances surviennent périodiquement ? Pourquoi certaines espèces déclinent à cause de facteurs bien identifiés, puis finissent par s’en remettre ? Comment les espèces envahissantes affectent les espèces indigènes? Si nous voulons sauver les insectes, il faut répondre à ces questions.

Quelles sont les solutions ?

  • Plus de mesures de conservation. Nous savons déjà ce qui dérange l’équilibre entre les «bons» et les «mauvais» insectes (en termes d’impacts pour les humains) : les pesticides, la perte d’habitat, la pollution, la dégradation des sols, l’obsession des pelouses parfaites, trop de gaspillage, les grandes monocultures, les espèces envahissantes, etc. Il faut agir sur ces facteurs, et maintenant.
  • Plus de recherche. Nous ne pouvons pas identifier quels insectes il faut sauver si nous ne les connaissons pas.
  • Plus de moyens. Les chercheurs ne peuvent pas faire de recherche et les gens ne peuvent pas agir sans  argent et sans soutien. Nous avons besoin d’un large appui du public et du monde politique pour avoir du financement sans biais afin de combler les trous dans nos connaissances. C’est de cette manière que l’on arrêtera le déclin des populations d’insectes.

Ce texte est d'abord paru sur le blogue de Mme Saunders, «Ecology is not a dirty word». Traduit et reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.