Santé mentale: deux intervenants de première ligne témoignent

Katherine Boulianne
Katherine Boulianne
Le Quotidien
Ces équipes utilisent les acronymes FACT (Flexible assertive community treatment) ou SIM (Suivi intensif dans le milieu). Elles sont basées à Chicoutimi, Jonquière, La Baie, Alma, Roberval et Dolbeau. Et ce sont elles qui assurent le suivi des personnes les plus durement atteintes par un trouble de santé mentale.

Relevant du Centre intégré de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay–Lac-Saint-Jean, ces équipes sont formées d’infirmières, de travailleurs sociaux, d’éducateurs spécialisés et de psychoéducateurs. Des psychiatres, des ergothérapeutes et des spécialistes en toxicomanie viennent également compléter l’encadrement nécessaire à l’accompagnement intensif des patients. 

La prise en charge d’une personne débute souvent dans des circonstances difficiles. Dans 80 % des cas, il s’agit de patients qui viennent de subir une hospitalisation et dont la sortie de l’établissement doit être fortement encadrée. Peu importe le nom du trouble dont ils sont atteints, la plupart d’entre eux sont psychotiques, c’est-à-dire qu’il y a récemment eu une perte de contact avec la réalité. Mais une chose est sûre : pour eux, la reprise d’une vie normale ne repose pas que sur une question médicale. « C’est multifactoriel, le fait qu’ils ne vont pas bien. Toutes leurs sphères de vie sont souvent instables. Parfois, ils sont sans emploi, sans revenu, sans logis... On a beaucoup, beaucoup, beaucoup d’affaires à régler quand ils quittent l’hôpital. Oui, on a toute la médication et le traitement à assurer, mais tout ce qui entoure la personne aussi », explique une des intervenantes du service du CIUSSS. 

Et bien que plusieurs de ces personnes sollicitent elles-mêmes les traitements nécessaires à leur situation, ça ne veut pas dire que leur accompagnement sera plus facile pour autant. « Certains ont besoin d’un suivi très intensif, d’être rencontrés plusieurs fois par semaine. Un client peut bien collaborer au traitement, mais si le service ne le supervise pas pour la prise des médicaments, il peut se désorganiser rapidement », raconte un autre intervenant en santé mentale. 

Afin de ne pas nuire à la confidentialité de leurs patients, la femme et l’homme rencontrés par Le Progrès ont demandé à conserver l’anonymat.

Établir le contact

Pour arriver à progresser, le défi est de taille. Tenter d’installer une relation de confiance avec des gens qui sont parfois toxicomanes, réfractaires au traitement ou instables, peut prendre du temps. Beaucoup de temps, précise l’intervenante. 

« Je peux être une grande période à seulement aller écouter la personne, essayer de la comprendre dans sa souffrance. Ça peut prendre jusqu’à un an avant de commencer à avancer... Et une fois le client admis au sein du service, il y restera en moyenne pendant cinq ans. »

Afin d’établir un contact efficace, un intervenant se positionnera en appui au patient. Il lui offrira son aide pour les choses du quotidien, pour ses soins de santé et pour les démarches légales qu’il doit parfois entreprendre. Bref, il tentera de se rendre utile auprès du client pour que celui-ci le voie comme un allié.

L’intervenant doit parfois sortir des sentiers battus, en adoptant une méthode non traditionnelle et en rencontrant le client dans un milieu plus inusité. Parc, bar, école, soupe populaire, lieu de travail ; il se rendra où il peut rejoindre le patient.

« Souvent, le client ne veut pas qu’on entre chez lui ou qu’on le rejoigne ailleurs. Il arrive donc que le rendez-vous se fasse dans une voiture et que le patient y reçoive son injection. On désinfecte, on explique les risques liés à tout ça, mais on n’a pas le choix. Sinon, le client ne voudrait pas recevoir sa médication », explique le travailleur en santé mentale.


« Je peux être une grande période à seulement aller écouter la personne, essayer de la comprendre dans sa souffrance. Ça peut prendre jusqu’à un an avant de commencer à avancer... Et une fois le client admis au sein du service, il y restera en moyenne pendant cinq ans. »
Un intervenant

Composer avec les limites

De temps à autre, les intervenants sont aux prises avec un patient en crise. C’est à ce moment que ceux-ci doivent faire preuve d’un jugement très aiguisé, afin de déterminer l’approche à adopter. Et ce n’est pas toujours facile, admet la travailleuse de l’équipe spécialisée.

« Il nous arrive d’avoir peur, surtout si on arrive chez un client qui ne nous reconnaît pas, qui est agressif, menaçant, ou qui nous prête des intentions malveillantes... Mais on est habitués de faire face à ça et on garde un ton calme pour comprendre pourquoi il est dans cet état. Ensuite, il faut évaluer les risques pour cette personne de demeurer seule, et toujours évaluer le danger pour elle, ainsi que pour les autres. »

Le respect des limites d’intervention dans ce genre de situation complique souvent la tâche des intervenants en santé mentale. Ces limites sont souvent à l’origine du phénomène des « portes tournantes », caractérisé par un client qui entre fréquemment au sein des services de santé mentale, mais en ressort rapidement.

« Si on conduit un client à l’urgence, c’est qu’on a tout tenté et que c’est la seule façon pour nous de restabiliser son état. Mais ça ne veut pas dire qu’il sera hospitalisé. C’est le médecin qui a le dernier mot. Et s’il s’agit d’un patient qui n’est pas déjà dans nos services, par exemple quand les policiers amènent quelqu’un qui est en crise et menaçant, quand le médecin le libère, bien ça s’arrête là. Il ne nous est pas référé pour un suivi ou pour avoir des services psychosociaux. »

Parmi les autres limites freinant le travail des intervenants en santé mentale, il y a aussi celles du manque de ressources. Les listes d’attente s’allongent et les tâches administratives occupent de plus en plus l’emploi du temps des équipes de suivi intensif. 

Selon l’intervenante rencontrée par Le Progrès, les 100 millions de dollars récemment annoncés par le gouvernement provincial ne suffiront pas à corriger la situation. « Je fais ce métier depuis longtemps, et il n’y a eu que très peu d’argent investi ou peu de nouveaux postes créés. Au moins, il y a eu beaucoup d’investissements dans les organismes communautaires, qui vont aider au soutien populationnel. Mais reste que beaucoup de personnes ont besoin de services spécialisés en santé mentale. »

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NUIRE, À FORCE DE VOULOIR AIDER

Il va sans dire que pour une personne en suivi intensif, le fait de compter sur le soutien de sa famille est un avantage majeur. Parfois, l’aide des proches peut toutefois avoir un effet pervers, qui ralentit la réadaptation du client vers une vie normale.

Les membres de la famille d’un patient sont souvent les premiers à remarquer un changement dans ses habitudes ou dans son comportement. De ce fait, ils deviennent des collaborateurs précieux pour les travailleurs des équipes FACT et SIM, qui puisent dans leurs témoignages afin de mieux orienter leur approche et leur accompagnement. 

Il arrive toutefois qu’à trop vouloir bien faire, les proches en arrivent à ramer à contre-courant du traitement établi par le psychiatre. 

« C’est leur enfant, ou leur conjoint. Ils ont un lien affectif que les intervenants n’ont pas, et c’est difficile pour eux d’imposer leurs limites. Ils vont penser aider la personne, en faisant des choses pour elle, comme en achetant de l’épicerie... Et souvent, ça maintient la personne dans ses problématiques et dans son état de dépendance », indique une intervenante du service en santé mentale.

Celle-ci ajoute qu’il y a beaucoup d’enseignement à faire auprès des familles, quant à la condition et aux droits des personnes en traitement. « On essaie de les outiller pour faire face à la problématique de la personne, tout en maintenant le lien parental ou affectif avec elle. Mais souvent, ils sont démunis. Et quand ils nous appellent, c’est pour nous dire qu’ils ont tout fait ce qu’ils étaient en mesure de faire et nous demandent de prendre le relais. Il faut alors leur expliquer pourquoi on ne peut pas hospitaliser la personne contre son gré et répéter les limites de nos cadres d’intervention. »