Les docteurs Pierre Michaud, Fabien Simard, Jean-Luc Brassard, Annick Boulard et Raynald Simard ont dénoncé le transfert des chirurgies du cancer de l'oesophage à Québec.

Rien pour justifier le transfert des chirurgies de l'oesophage

Le Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP) du CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean en arrive à la conclusion qu'il n'y a aucune justification scientifique pour appuyer la décision du ministère de la Santé et des Services sociaux de transférer dans un hôpital de Québec les cas de chirurgie du cancer de l'oesophage. Une décision qui aura des impacts négatifs significatifs pour ceux qui doivent vivre cette expérience difficile.
Le CMDP du CIUSSS de la région a réagi pour la première fois, jeudi, à cette centralisation d'une pratique médicale qui se déroule depuis plusieurs années au Saguenay. Les hauts fonctionnaires du ministère, qui ont convaincu le ministre Gaétan Barrette de la justesse de la décision, appuyaient leur argumentation sur des études arrivant à la conclusion qu'il y avait un lien entre le nombre d'interventions pratiquées sur un site et la qualité de l'acte.
Hier, le docteur Fabien Simard, président du CMDP, était entouré du chirurgien thoracique Pierre Michaud, du chef du service d'hémato-oncologie Raynald Simard, du chef de la radio-oncologie Marc-André Brassard et de la gastro-entérologue Annick Boulard, chef du service de gastro-entérologie, pour plaider en faveur du maintien du service. Les médecins considèrent qu'il s'agit d'un enjeu de premier plan pour l'établissement et surtout pour la qualité de vie des patients.
« Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) affirme qu'il s'agit d'une décision scientifique. Effectivement, certaines études semblables démontrent, dans d'autres pays, de meilleurs résultats dans les centres à haut volume. En revanche, des études plus étendues et plus récentes contredisent cette hypothèse. Les données québécoises et régionales confirment également qu'il n'y a aucune différence, peu importe le volume », a déclaré le docteur Fabien Simard, en indiquant que ces données étaient disponibles dans un document publié par l'Agence d'évaluation des technologies et des modes d'intervention en santé du Québec.
La décision du ministère repose sur le fait que l'hôpital de Chicoutimi pratique uniquement 4, 5 ou 6 interventions chirurgicales par année pour ce type de cancer. Les médecins conviennent que c'est effectivement le cas. Mais l'équipe multidisciplinaire traite chaque année une trentaine de nouveaux cas de cancer de l'oesophage dont plusieurs ne nécessiteront pas de chirurgie. La chirurgie est un acte posé en fonction de l'évaluation des cas et il importe donc, pour conserver l'expertise de cette équipe, de pouvoir offrir au patient la chirurgie dans la région.
« Ce que le ministre ne dit pas, c'est que dans les hôpitaux qui pratiquent 20 à 25 interventions pour le cancer de l'oesophage par année, ils ont une équipe de quatre ou cinq chirurgiens. Chacun réalise donc le même nombre d'interventions que ce que nous faisons pendant l'année ici », reprend le chirurgien thoracique Pierre Michaud.
Ce dernier a déjà transféré un cas de chirurgie à Québec. Avant cette directive, il y avait certaines situations où les patients devaient se faire opérer à l'extérieur pour des raisons médicales. Autrement, les cas traités par le docteur Michaud et ses collègues à Chicoutimi ont des taux de morbidité comparables à ceux des centres qui traitent un plus grand nombre de cas.
Pour l'instant, les médecins de Chicoutimi ne semblent pas vouloir entrer en confrontation avec le ministère. Ils n'ont cependant pas été en mesure de dire ce qu'ils feront si jamais un patient, comme la loi le permet à tous les Québécois, exige de subir son intervention chirurgicale à Chicoutimi puisque l'hôpital dispose de l'expertise médicale pour dispenser le service. À cette question, les médecins présents n'ont pas été en mesure de dire s'ils répondraient favorablement à l'exigence du patient.
Ils demeurent également sans réponse lorsqu'on leur demande si le jugement clinique du médecin prévaut sur une directive du ministère, à savoir qu'il est préférable d'éviter à une personne souffrant d'une pathologie aussi grave que le cancer de l'oesophage tout le stress des déplacements vers Québec pour subir une chirurgie.
Plus qu'un aller-retour
La gastro-entérologue Annick Boulard évoque pratiquement des raisons humanitaires pour faire comprendre aux fonctionnaires du ministère de la Santé et des Services sociaux qu'un cancer de l'oesophage est une pathologie déjà assez grave pour tenter d'éviter aux patients un stress additionnel en les forçant à se faire opérer dans une autre région, loin de l'équipe multidisciplinaire qui assurera le suivi médical.
« Je pense que tout le monde a bien compris qu'il se faisait de la médecine de qualité même à petit volume comme ici. Je vais aussi replacer ça sur le plan de l'humain, sur le plan du patient », a insisté le docteur Boulard.
Un cancer de l'oesophage, poursuit la spécialiste, ce n'est pas une appendicectomie. Ce n'est pas une cholécystectomie (vésicule biliaire), c'est une chirurgie lourde. Nos patients ne vont pas aller à Québec et Montréal et revenir et ça sera terminé. »
Dans un premier temps, l'étape du diagnostic de la maladie comporte plusieurs visites dans les différents services de l'hôpital. Il y a un cheminement complexe menant à la décision d'opérer ou non un patient en fonction d'un certain nombre de facteurs.
En raison de la lourdeur de cette pathologie, les interventions chirurgicales ne sont pas simples. La gastro-entérologue mentionne qu'il y a souvent des complications pendant l'intervention en plus de celles qui sont détectées durant le suivi opératoire.
« S'il y a intervention, il y a un chirurgien qui va intervenir. Il ne va peut-être pas intervenir une seule fois. Il y a souvent malheureusement beaucoup de complications. Il y a des fistules et souvent des réinterventions. Donc, c'est pas un aller-retour où je pars d'ici, de la région et je vais à Québec. Je reviens ici et tout est fini. C'est pas exactement ça. C'est un long séjour qui est émaillé de complications. Il va peut-être falloir d'autres endoscopies et ainsi de suite avec des examens de suivi. »
La spécialiste a expliqué au Quotidien que l'élément de proximité entre les médecins comportait son lot d'avantages pour le patient. C'est ainsi qu'elle peut convoquer son collègue chirurgien lorsqu'elle fait un examen de contrôle afin de lui faire prendre connaissance de certains éléments. Ce qui évite le méandre des communications avec un autre chirurgien qui travaille dans un hôpital de Québec.
Il y a une crainte qui persiste au sein du groupe des médecins. Les personnes qui reçoivent un diagnostic de cancer de l'oesophage sont souvent des personnes très faibles. Le docteur Raynald Simard est déjà convaincu que certains patients vont tout simplement abandonner quand on va leur dire qu'ils doivent se rendre à Québec pour une chirurgie.
Mme Michelle Riverin, une patiente du docteur Pierre Michaud, a témoigné de l'importance d'avoir à ses côtés ses proches pour traverser cette difficile épreuve. Selon Mme Riverin, tout l'aspect du soutien moral est au coeur de la guérison et éloigner les patients de leur famille constitue une erreur, surtout que les ressources compétentes sont disponibles à Chicoutimi pour réaliser l'ensemble du traitement, incluant l'étape de la chirurgie.
Le pouvoir du ministre
Il serait surprenant de voir les médecins aller à l'encontre de la directive du ministère dans l'état actuel des relations entre le ministre Gaétan Barrette et le corps médical québécois.
Interrogé à savoir si Québec avait des pouvoirs coercitifs pour forcer les médecins à se plier à la directive, le docteur Raynald Simard a attiré l'attention des médias sur le contenu du Projet de loi 130.
Selon Raynald Simard, dans ce projet de loi, le ministre récupère en partie les pouvoirs des défunts conseils d'administration des hôpitaux. Il pourrait, si le projet passe, s'arroger le pouvoir d'accorder aux médecins dans les hôpitaux des privilèges de pratique. Ce qui signifie que le ministre, mécontent, pourrait théoriquement retirer des privilèges à des médecins.
Jeudi, Raynald Simard a indiqué que le contenu de ce projet de loi avait secoué le corps médical québécois.
L'octroi des privilèges était confirmé par résolution du conseil d'administration d'un établissement. Cette résolution découlait d'une recommandation du CMDP. Il y avait donc une consultation du corps médical. La nouvelle loi centralise encore un peu plus entre les mains du ministre la gouvernance dans les établissements.
Le Collège des médecins n'a pas juridiction dans une affaire comme celle des chirurgies pour le cancer de l'oesophage, même si le transfert d'un patient à Québec peut avoir une incidence sur sa condition sanitaire. Le collège doit juger de la qualité de l'acte posé.
L'organisation des soins relève de la prérogative du ministre qui décide, à partir des ressources financières qu'il accorde à un établissement, des services qui seront dispensés à la population. Dans ce cas, il a tiré une ligne et la chirurgie du cancer de l'oesophage n'est plus disponible à Chicoutimi pour les patients du Saguenay-Lac-Saiant-Jean.