Une préposée aux bénéficiaires lance un cri d’alarme au sujet de la sécurité des patients du CHSLD Villa-Bonheur. Elle dénonce également « l’inégalité des soins » prodigués aux résidents de l’établissement.

Rien ne va plus au CHSLD Villa-Bonheur

Rien ne va plus au CHSLD Villa-Bonheur de Granby. C’est le constat que dresse une préposée aux bénéficiaires (PAB) au bout du rouleau, qui s’est confiée à La Voix de l’Est. Alors que le manque d’effectifs atteint un sommet dans le centre d’hébergement, la sécurité des usagers est fréquemment compromise. De plus, les soins prodigués aux patients sont « très inégaux », dénonce-t-elle vivement.

Nadine (nom fictif) n’en peut plus. Elle dit adorer son métier de PAB, mais elle est sur le point de craquer. Non seulement, car elle peine à boucler chaque journée en raison de la charge de travail, qu’elle qualifie de « démesurée », mais aussi parce qu’elle trouve aberrant le fait que tous les patients n’aient pas le même traitement. « Toutes les personnes ont droit à la dignité, d’être écoutées, soignées. Peu importe leur état de santé, mentale ou physique. Mais à Villa-Bonheur, on voit deux classes de résidents. Si les gens ont de la visite régulièrement, la direction exige qu’ils reçoivent un service cinq étoiles. Ça paraît bien et il n’y a pas de plainte. Pour les autres, ça varie », déplore-t-elle.

Nadine appuie ses propos d’un exemple bien concret. « Une personne peut rester alitée, en jaquette presque toute la journée parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. Les patients peuvent aussi se blesser à tout moment parce qu’on ne sait plus où donner de la tête. On ne peut pas accepter ça. On n’est pas des robots qui placent de la marchandise sur des tablettes », lance-t-elle.

Représentant du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), Éric Bergeron corrobore les propos de Nadine concernant les « deux classes » de patients. Il cite notamment en exemple les personnes sous tutelle dans les CHSLD. « Le gouvernement est responsable de ces gens. Ils n’ont pas de famille qui se soucie d’eux, et encore moins de visite. Malheureusement, ce sont souvent eux qui paient au bout du compte [pour le manque de ressources] en ayant moins de services. [...] Le ministère [de la Santé] peut continuer de se mettre la tête dans le sable, mais c’est plus répandu que l’on pense dans les centres d’hébergement », dit-il, faisant le parallèle avec la « médecine à deux vitesses ».

Une situation que le conseiller syndical juge intenable pour les PAB et le personnel que représente la SCFP. « Nos membres souffrent de ne pas pouvoir donner les soins aux patients. Ce n’est pas facile de partir du travail en sachant que des gens n’ont pas eu les services auxquels ils devraient avoir droit. »

Éric Bergeron, conseiller syndical à la SCFP

« Hémorragie »
À la pénurie criante de main-d’œuvre dans le réseau de la santé, notamment chez les préposés aux bénéficiaires, s’ajoute une vague massive de démissions. Une véritable « hémorragie ». « Ça fait neuf ans que je suis conseiller syndical dans le réseau de la santé en Estrie, mentionne Éric Bergeron. C’est la première année où on voit, chaque semaine, une quantité astronomique de départs. »

Nadine abonde dans le sens du conseiller syndical. La situation serait à ce point critique chez Villa-Bonheur, qui dispose d’une centaine de lits répartis sur plusieurs étages, qu’elle et plusieurs collègues envisagent une réorientation de carrière. « Autant les nouvelles dans le domaine que celles qui ont plusieurs années d’expérience », précise-t-elle. Au cours de l’été, le SCFP a dénombré « entre 40 à 50 » démissions par mois au sein des établissements du CIUSSS, dont environ 80 % sont des PAB. L’organisation n’a pu confirmer cette information.

TSO
On entend parler depuis quelques années du « temps supplémentaire obligatoire » (TSO) chez les infirmières, qui sont régies par un ordre professionnel. Or, cette approche mainte fois décriée devient monnaie courante chez les PAB. « C’est tellement pénible qu’on a à peine assez d’énergie pour faire une journée normale de travail. Les filles tombent en arrêt maladie une après l’autre. Pour nous soulager, celles qui restent par miracle, l’employeur nous met plus de poids sur les épaules en nous obligeant à faire du TSO, ironise Nadine. Ça n’a juste pas de bon sens. »

Une situation que déplore aussi le SCFP. « Présentement, le TSO est extrêmement répandu au niveau des établissements du CIUSSS de l’Estrie. À Villa-Bonheur, il y en a beaucoup. Chaque employé [PAB] doit faire en moyenne deux à trois temps supplémentaires imposés par l’employeur par semaine », fait valoir Éric Bergeron.

Selon la Loi sur les normes du travail, un PAB peut quitter après quatre heures de TSO par jour sans être assujetti à des sanctions disciplinaires. Toutefois, le SCFP remet en question les balises utilisées par l’employeur pour obliger les effectifs à rester au travail. Le syndicat souhaite par ailleurs l’abolition pure et simple du TSO. « Le temps supplémentaire obligatoire ne découle pas nécessairement d’une clause de convention collective ou d’un ordre professionnel. Si la santé ou la sécurité de la population est à risque, l’employeur peut imposer du TSO. [...] Mais présentement, il y a un énorme flou, indique M. Bergeron. Une journée, il manque deux [PAB] et on juge que c’est sécuritaire. D’autres fois, il manque une personne et ce ne l’est plus. [...] On a plusieurs griefs à ce sujet déposés dans chacune de nos installations. C’est une épidémie et on veut la stopper. »

ULTIME SOLUTION

Le « temps supplémentaire obligatoire » (TSO) est de plus en plus utilisé dans les établissements du CIUSSS de l’Estrie. Il s’agit toutefois d’une « ultime solution », indique Sylvie Quenneville, directrice adjointe au programme de soutien à l’autonomie des personnes âgées pour l’organisation.

Selon Mme Quenneville, la présente période est particulièrement propice au TSO, notamment à cause du « pic de vacances » du personnel. « Puis en août, on a le retour [en classe] de nos étudiants, ajoute-t-elle. Ça vient complexifier la pénurie de main-d’œuvre, qui est partout au Québec. »

Le ratio dit « de base » pour assurer des soins et services sécuritaires aux usagers est d’un préposé aux bénéficiaires (PAB) pour six patients, mentionne la représentante du CIUSSS. Or, il ne s’agit pas du seul indicateur pris en compte pour qu’une direction d’établissement opte ou non pour le TSO. « Quand on parle de sécurité, on [analyse] la vue d’ensemble des effectifs sur une unité. Avec deux personnes en moins, une unité peut être dans une situation difficile, tandis que ce n’est pas le cas dans une autre », explique-t-elle.

Appelée à commenter le fait que les patients de Villa-Bonheur reçoivent des soins et services « inégaux », comme le déplorent une PAB et son syndicat (SCFP), Mme Quenneville affirme que le CIUSSS n’est pas au courant. « Je suis surprise. Ce n’est pas une consigne donnée par la direction du CIUSSS, dit-elle. [...] Si c’est le cas, on aimerait que ce soit porté à notre attention et on va intervenir. »

Les effectifs sont toutefois contraints « d’omettre certains soins » en raison de la pénurie de personnel, concède-t-elle. « On s’assure [alors] que ce soit inscrit dans un registre pour reprendre le soin le plus vite possible et pour maintenir une équité. »