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Repenser la manière de présenter les religions après la tragédie de London

Samuel Duchaine
Samuel Duchaine
Le Quotidien
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La tragédie survenue à London dimanche a fait couler bien de l’encre, au cours des derniers jours. Le professeur en sciences du langage à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et titulaire de la Chaire d’enseignement et de recherche interethniques et interculturels (CERII) de l’UQAC, Khadiyatoulah Fall, croit que la société doit repenser la manière de présenter la religion et amorcer une réelle discussion sur l’intégration de toutes les religions au Canada, mais qu’il ne faut surtout pas tomber dans la généralisation, d’un côté comme de l’autre.

Avant tout, M. Fall a tenu à condamner les gestes posés par cet homme de 20 ans qui a délibérément foncé sur une famille musulmane avec sa camionnette, dimanche. Le tragique événement a fait quatre victimes, dont une adolescente, en plus de blesser gravement un jeune garçon de neuf ans.

« Comme tout le monde, je condamne sans réserve ce qui est un crime odieux. Honnêtement, les mots pour décrire cette horreur me manquent. Je vis cette même colère que lorsque nous avons vécu l’attentat de la mosquée de Québec. Pour moi, c’est un acte de haine contre des citoyens qui, extérieurement, portaient des signes d’appartenance religieuse, mais rien ne démontrait qu’ils essayaient de trop montrer ou de provoquer », se désole M. Fall.

Pour le Sénégalais d’origine, ces événements soulèvent une multitude de questions sur comment se passe l’intégration des musulmans et des autres croyants au pays. A priori, il estime que, dans la grande majorité des cas, tout se passe bien.

« Il nous reste beaucoup à faire pour reconnaître la présence de l’islam au Québec. Et il faut savoir que l’islam québécois est bien différent de l’islam des pays de culture musulmane. Les musulmans, dans leur grande majorité, sont dans une intégration harmonieuse, ils s’adaptent. Oui, ils ont des demandes, mais ils sont aussi au courant qu’ils sont dans un environnement minoritaire et qu’il y a des ajustements à faire. Les musulmans ne doivent pas être des citoyens qui se cachent et vivent dans la peur. Il y en avait qui se promenaient tranquillement à London et leur apparence a mené à ce geste. Ça peut être traumatisant pour les autres musulmans. »

Il note cependant que l’islamophobie est bien présente, mais si on ne la voit pas toujours. « Ce n’est pas parce que ces gestes ne sont pas quotidiens qu’il n’y a pas de problème. Il faut reconnaître qu’il y a des actes islamophobes. Il faut les nommer, les identifier. Il y en a autant au Québec qu’au Canada. Et des actes, il y en a qui ne se manifestent pas par des meurtres ou de la violence. Il y a d’autres formes de gestes, comme le rejet et les paroles. Ceux-là aussi, il faut les reconnaître et ne pas les minimiser et les banaliser parce qu’il y en a de plus en plus. Nous vivons des problèmes et nous devons les reconnaître. »

Ne pas généraliser

Trop souvent, lorsqu’un groupe ou un individu appartenant à un certain groupe, qu’il soit religieux ou non, nous avons tendance à généraliser et mettre tous les semblables dans un même panier, selon M. Fall. Pour lui, il est important de ne pas entrer dans ça avec ces événements malheureux.

« Il faut savoir garder la raison. Il faut être prudent et ne pas tomber trop rapidement dans la généralisation. Lorsqu’il y a des actes commis par un musulman ou un groupe identifié à l’islam, nous avons tendance à catégoriser tous les musulmans de complices ou de favorables au geste, mais c’est aussi bon dans l’autre sens. Il ne faut pas catégoriser les Canadiens comme islamophobes en raison d’un geste. Ce qui est arrivé n’est pas l’expression du sentiment des Canadiens envers les musulmans », assure M. Fall.

Khadiyatoulah Fall

Le professeur croit que tout est dû à une incompréhension et au fait que les gens ne sont pas assez ouverts aux autres. « Est-ce qu’il y a quelque chose dans la manière dont nous vivons ensemble ? Dans le discours politique ? Dans le discours médiatique ? Dans l’émergence de certains groupes d’extrême droite ? Est-ce qu’il y a également des groupes dans la communauté musulmane qui tiennent des propos qui peuvent susciter le conflit ? Ce sont toutes des questions que l’on doit se poser et nous devons ouvrir un dialogue de société à ce sujet. Nous avons une incompréhension réciproque. Il y a des lois, comme la Loi 21, qui sont encore incomprises. Nous ne nous connaissons pas », déplore M. Fall.

Ce débat a été hautement médiatisé dans les dernières années, notamment après l’attentat de la mosquée de Québec le soir du 29 janvier 2017 et avec l’arrivée de la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21), incluant la perception de services à visage découvert.

« Nous devons tenir compte d’un passé et penser à l’avenir que nous sommes à construire sur les religions. Nous sommes dans un pays où le sens social n’est plus déterminé par les religions. C’est un élément important et toutes les religions doivent accepter cela. Les études que je mène m’indiquent que les musulmans sont, dans la majorité des cas, d’accord avec ce principe. Il doit y avoir un comportement de respect envers toutes les religions. Maintenant, est-ce que le débat que nous menons et la manière dont nous le menons créent un espace d’expression ouvert et donnent assez la parole à un islam d’ouverture ? Sommes-nous en train de penser l’islam à partir de ce qu’il n’est pas ici ? », s’interroge M. Fall.

Des pistes de solutions

Il n’y aura jamais de solution miracle pour venir à bout de la haine et de cette incompréhension. Selon M. Fall, une réelle volonté de changement est la première étape à la résolution du problème. « Ce dont nous avons besoin, c’est un leadership politique et un dialogue autour de la question de l’intégration de l’islam au Québec et au Canada, et des autres religions, parce que ce n’est pas seulement l’islam. Nous devons le faire de manière conviviale, fraternelle, et non dans une opposition des identités et des oppositions politiques. Il faut aussi éviter les jeux politiques entre le Québec et le Canada basés sur ces événements. Il ne faut pas non plus que ça devienne un enjeu électoral. Il ne s’agit plus de dire que nous condamnons ces gestes, mais d’agir ensemble pour mettre fin à ces gestes. »

Pour M. Fall, il y a assurément un travail à faire dans le domaine de l’éducation, mais aussi dans les médias, qui se doivent de présenter les religions sous leur vraie forme, et non seulement de les mettre sous les projecteurs lors de gestes haineux d’un côté comme de l’autre.

« Ce qu’on médiatise, ce sont les éléments de non-intégration, ce qui les divise. On construit une représentation des religions sur des éléments malheureux. Il faudrait repenser la manière dont on les présente. Ce qu’on ne montre pas assez, c’est ce que ces religions accomplissent sur le terrain et au quotidien des gestes de sensibilisation et de proximité. Elles montrent qu’elles sont dans une dynamique d’adaptation et une participation à la construction du Canada. Je crois que c’est le rôle des médias de les présenter comme il se doit » , conclut Khadiyatoulah Fall.