Quand Trump se fâche, la région y goûte

Laura Lévesque
Laura Lévesque
Le Quotidien
Les sautes d’humeur du président américain Donald Trump ont fait mal à l’industrie de l’aluminium et du bois, les deux principaux moteurs économiques du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

À quelques jours de la présidentielle américaine, plusieurs acteurs économiques prient pour l’élection de Joe Biden afin que ces secteurs retrouvent la stabilité et les conditions d’autrefois.

« Le gouvernement du pays où on exporte le plus vient jouer avec la baguette tarifaire (tarif douanier). Ça met en danger les chaînes d’approvisionnement, ça affecte notre relation avec notre marché, ç’a un effet sur nos marges et nos liquidités. Donc, oui, les décisions du président Trump ont eu un impact majeur sur notre industrie, tranche Jean Simard, président de l’Association de l’aluminium du Canada. Son but est de diviser et de briser l’équilibre. Ça nous a enlevé toute la prévisibilité dont on a besoin comme industrie. On ne sait jamais si ça va arriver.»

L’ajout de tarifs douaniers sur des produits étrangers fait partie des rares pouvoirs du président américain. Même si ces tarifs font souvent plus mal aux consommateurs et aux entreprises américaines, un président qui veut démontrer un certain contrôle sur l’échiquier international sera tenté de jouer avec cette « baguette tarifaire ».

Une volatilité extrême néfaste à l’aluminium

C’est ce que le républicain a fait au cours des quatre dernières années, avec l’industrie de l’aluminium. Les premiers tarifs sont arrivés en 2018. Ils ont été retirés pour être ajoutés à nouveau récemment. Le président Trump a annoncé, il y a quelques jours à peine, que la dernière vague de tarifs allait être annulée et que les millions de dollars versés allaient être remboursés. Il peut toutefois décider, du jour au lendemain, de les remettre et même de les exiger rétroactivement. La pire crainte de l’industrie.

«Il peut décider quand, sur quoi et combien. Une personne contrôlante, qui veut donner l’impression qu’elle dicte sa volonté, la meilleure façon de le faire, c’est le bâton tarifaire. C’est une volatilité extrême qui est très mauvaise pour notre marché », pointe M. Simard.

L’élection du candidat démocrate Joe Biden, le 3 novembre, ne peut garantir la fin de cette menace tarifaire, mais sa personnalité laisse planer de meilleures relations, estime Jean Simard.

« Je pense que les relations auraient le mérite d’être plus claires, du moins. Ce qu’on veut, c’est de ne pas revenir à ce qu’on a connu dans les quatre dernières années. On ne peut pas continuer dans un contexte d’affaires comme ça, alors qu’on est totalement intégrés avec les États-Unis dans notre chaîne de valeur. On veut donner vie à l’accord de libre-échange et prendre notre place, celle qui nous revient », plaide le président de l’Association de l’aluminium du Canada.

Bois d’oeuvre: un conflit aggravé

Donald Trump a aussi attisé le conflit sur le bois d’oeuvre, qui perdure depuis plus de 30 ans entre les deux pays, en ajoutant de nouveaux tarifs. Cette récente vague de taxes a coûté jusqu’à maintenant 200 millions $ à Produits forestiers Résolu.

Le président Barack Obama n’a pas fait de miracle dans ce dossier, admet Pierre-Maurice Gagnon, président du Syndicat des producteurs de bois du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Mais il croit qu’un président moins intempestif et qui respecte les instances internationales n’aurait pas réveillé cette guerre commerciale.

« Le conflit sur le bois d’oeuvre, ça n’a pas avancé. La situation s’est dégradée avec l’arrivée de Trump. Si c’était un président démocrate ou une personne plus collaboratrice, ce problème aurait été réglé. Juste dans la dernière année, deux rapports sont venus donner raison au Canada dans ce conflit », déplore M. Gagnon.

En effet, le comité binational du Secrétariat de l’accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) et, plus récemment, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ont demandé aux États-Unis de cesser ces tarifs, qui violent les règles commerciales.

Une taxe de 20% est imposée sur les importations du bois d’oeuvre canadien depuis 2017. Les États-Unis reprochent au Canada de subventionner cette industrie, par l’octroi de droits de coupe, et ainsi de nuire à l’industrie du bois américaine.

L’année a toutefois été excellente pour cette industrie, constate M. Gagnon. Le crédit revient toutefois à la pandémie plus qu’aux élus américains.

« On a tout arrêté, à un moment, au début de la COVID-19. Mais le marché de la rénovation a monté en flèche. Les quincailleries se sont vidées, manquaient de produits. On a même vu apparaître du bois allemand et scandinave sur le marché américain, ce qui est rare, car c’est plus coûteux. Et leurs usines (calibrées au système métrique) ne sont pas adaptées aux besoins américains. Nous, nos usines sont faites pour faire du bois pour les Américains. Ça démontre à quel point notre industrie est intégrée avec celles de notre voisin », pointe M. Gagnon.

Des problèmes et une solution

Nadine Brassard, directrice générale chez SERDEX International, une organisation qui accompagne quelques 400 entreprises du Saguenay–Lac-Saint-Jean exportatrices ou en voie d’exporter, a elle aussi constaté les effets néfastes des décisions du président américain.

Nadine Brassard, directrice générale chez SERDEX International

« Peu importe le type d’entreprises, le resserrement des règles, ç’a nécessité plus de temps pour les entreprises, des coûts additionnels. Au niveau de l’administration, ç’a alourdi. Les États-Unis voulaient limiter les voyageurs non désirés. Donc, les entreprises qui envoyaient des employés aux États-Unis ont dû modifier leur façon de faire pour éviter d’être bloquées à la frontière », énumère Mme Brassard.

Cette dernière fait notamment référence au resserrement pour les employés qui font du service après-vente, que ce soit pour un logiciel ou pour un équipement d’usine. L’employé doit désormais avoir un contrat de vente indiquant clairement ce qu’il vient faire aux États-Unis, ce qui n’était pas dans les pratiques commerciales.

Les quatre dernières années donnent aussi raison à ceux qui martèlent que la diversification des marchés est la meilleure des armes.

« Il ne faut pas être dépendant d’un seul et unique marché. On le dit depuis longtemps. Le meilleur moyen de contourner tout ce qui se passe, c’est de diversifier notre offre et d’éviter d’être dépendant du marché américain », insiste Mme Brassard, estimant que malgré les « freins » mis en place par Trump, une entreprise qui a un bon produit va réussir à faire sa place sur le marché américain.