Depuis des années, Majella J. Gauthier s’intéresse à la connaissance des microclimats du Saguenay-Lac-Saint-Jean et du Québec. Ici, il explique les résultats de ses recherches à la journaliste Mélyssa Gagnon.

Quand l’Akua-Nutin souffle sur Saguenay

Il existe, à Saguenay, un phénomène météorologique très particulier qui se traduit par la présence occasionnelle de temps chauds jumelés à des vents du sud qui ont traversé le massif des Laurentides.

C’est ce qu’a découvert le docteur en géographie et professeur émérite à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), Majella J. Gauthier, qui a colligé des données météorologiques sur 61 ans, enregistrées à Bagotville et à Québec. Ce phénomène de subsidence atmosphérique occasionne des températures plus élevées et un ciel moins couvert par rapport à la Capitale, plus au sud. Majella J. Gauthier l’a nommé Akua-Nutin, ce qui signifie « vent du sud » en ilnu.

L’Akua-Nutin a une occurrence moyenne de 2,6 fois par année, si l’on se fie à la recherche menée par le professeur, récemment présentée lors du congrès de l’ACFAS. Majella J. Gauthier explique que l’Akua-Nutin a une durée moyenne de 16 heures, mais peut perdurer pendant deux à trois jours. Il se produit surtout à la fin du printemps, au début de l’été et à l’automne et s’observe très rarement en hiver.

Associé au Laboratoire d’expertise et de recherche en géographie appliquée de l’UQAC, Majella J. Gauthier est spécialisé en cartographie et en analyse spatiale. Depuis des années, il s’intéresse à la connaissance des microclimats du Saguenay-Lac-Saint-Jean et du Québec. C’est d’ailleurs grâce à ses travaux que l’on a pu apprendre qu’il existe, à Saint-Fulgence, un microclimat particulièrement favorable à l’agriculture.

Bougie d’allumage
Le 7 mai 2017, il faisait très beau dans la région. En regardant la météo à la télévision, Majella J. Gauthier a remarqué qu’il pleuvait à Québec.

« Je suis allé voir la direction des vents sur Internet. Ils venaient des États-Unis. On sait que quand l’air s’élève, il se refroidit et perd de son humidité. C’est exactement ce qui s’est produit cette journée-là. À 13 h, il faisait 12,6 degrés Celsius à Québec et il y avait de la pluie. À Bagotville, il faisait 17 degrés et c’était ensoleillé », explique-t-il.

Il n’en fallait pas plus pour que la curiosité du chercheur soit piquée. D’autant que Majella J. Gauthier avait souvent observé un changement climatique soudain dans la Réserve faunique des Laurentides, en descendant la côte des cinq milles, vers la région.

« Pendant des dizaines d’heures, cette situation-là existe. C’est ça qui m’a amené à étudier le phénomène de la subsidence de l’air, c’est-à-dire quand l’air redescend et se réchauffe en présence d’un massif montagneux », explique-t-il.

En consultant les données journalières enregistrées aux stations météorologiques de Bagotville et de Québec à partir de 1957, Majella J. Gauthier a amorcé une quête qui allait lui permettre de déterminer précisément à quel moment le phénomène pouvait apparaître. L’Akua-Nutin est fascinant, dans le contexte où Québec et Saguenay sont situées plus ou moins à la même altitude et que seulement 200 kilomètres séparent les deux villes.

Majella J. Gauthier a fait un travail de moine. Sur 13 342 jours répertoriés, il a circonscrit un échantillon sur la base de conditions bien précises. D’abord, il devait avoir fait plus chaud à Bagotville qu’à Québec. De la pluie devait aussi avoir été enregistrée dans la Capitale, mais pas au Saguenay. Enfin, un vent du Sud de plus de 30 km/h devait avoir soufflé ce jour-là. Sur la base de ces critères, 161 journées ont été retenues. En gros, Majella J. Gauthier a pu déterminer qu’entre 1957 et 2017, l’Akua-Nutin s’est manifesté, en moyenne, 2,6 fois par année. La densité est inégale durant l’année, mais il existe des périodes plus fertiles. C’est notamment le cas pendant la période comprise entre le 25 avril et le 10 mai, tout comme celle qui s’échelonne du 27 septembre au 10 octobre.

Ces données sous le bras, le chercheur pourrait travailler à l’élaboration d’un patron prévisionnel permettant de prédire l’arrivée de ces phénomènes de subsidence. Au fil de ses recherches, Majella J. Gauthier a relevé 90 cas d’Akua-Nutin au cours des 30 dernières années, contre 69 entre 1957 et 1987.

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UN CLIN D'OEIL AU CHINOOK

Le nom choisi par Majella J. Gauthier est un clin d’œil au mot chinook qui, en langue amérindienne, définit aussi un vent chaud et sec soufflant des montagnes Rocheuses sur l’ouest des prairies canadiennes et américaines. Il était impératif, pour le scientifique, de choisir une dénomination autochtone.

« Le phénomène, il existait au Saguenay-Lac-Saint-Jean bien avant l’arrivée des Blancs. Si on l’avait nommé à ce moment-là, on l’aurait appelé Akua-Nutin. Et c’est un mot connu encore aujourd’hui. L’an dernier, j’ai rencontré un Amérindien de Betsiamites lors d’une exposition à la Place du Citoyen. Je lui ai parlé de mon truc. Il m’a dit “Ah ! Akua-Nutin ! ”. Ça me confirmait que le terme était encore utilisé aujourd’hui », a résumé le professeur émérite, qui s’est appuyé sur des éléments comme le gradient adiabatique, l’effet de Foehn et le courant-jet (voir encadré) pour en arriver à la conclusion qu’il existe bel et bien un phénomène de subsidence atmosphérique au Saguenay-Lac-Saint-Jean. 

Est-ce le résultat des changements climatiques ? Le chercheur croit que la question se pose, même s’il n’a pas eu l’occasion de mettre cette affirmation à l’épreuve de données probantes. 

« À quoi ça va servir tout ça ? Je ne sais pas trop. Chose certaine, le phénomène existe et c’est intéressant de le décrire et de le comprendre. C’est aussi ma contribution, sinon à nommer le territoire, du moins à nommer ce qui le caractérise », explique Majella J. Gauthier, qui a passé des centaines d’heures sur ce projet de recherche, dont il publiera les résultats prochainement dans des revues scientifiques et sur le Web. 

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LEXIQUE

La subsidence 

Affaissement de l’air dans les zones de hautes pressions (mouvements descendants de l’ordre de quelques centimètres), ce qui favorise un réchauffement et un assèchement de l’air. 

Le gradient adiabatique

Gradient vertical de température. C’est la quantité de variation de température de l’atmosphère avec l’altitude. 

L’effet de Foehn

Phénomène météorologique créé par la rencontre de la circulation atmosphérique et du relief quand un vent dominant rencontre une chaîne montagneuse. 

Le courant-jet

Courant d’air très rapide de plus de 100 kilomètres de large et de 10 à 15 kilomètres d’altitude, d’ouest en est et de 200 à 300 km/h.