Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, après sa défaite aux élections de lundi dernier.

QS qui rit, PQ qui pleure?

La présence de Québec solidaire (QS) a-t-elle aidé l’élection de députés caquistes en divisant le vote souverainiste? C’est une thèse que l’on entend souvent depuis lundi. «Si Manon Massé n’avait pas trahi “son peuple” en déchirant l’entente de convergence avec le PQ [Parti québécois], aujourd’hui la force politique du Québec indépendantiste représenterait plus de 40 % dans l’urne [chez les francophones, comprend-on, NDLR]», tweetait lundi soir le metteur en scène Yves Desgagnés (réalisateur d’un documentaire sur Pauline Marois). «L’absence de convergence des partis souverainistes a servi les caquistes», analysait pour sa part l’ex-ministre péquiste et chroniqueuse au Devoir Louise Beaudoin.

Les faits

Il n’est pas particulièrement évident que la base solidaire se rallierait massivement au PQ en cas d'alliance entre les deux partis. L’échec acrimonieux (des deux côtés) de la tentative de rapprochement de 2017 témoigne du fait que la Charte des valeurs et le «moment PKP» ont brûlé bien des ponts entre la gauche québécoise et le PQ. Mais tout de même, il reste qu’en principe, un parti (très) à gauche et (nominalement) indépendantiste comme QS peut être attirant pour une partie de la base du PQ, un parti historiquement social-démocrate et souverainiste. Le Baromètre électoral Mainstreet a montré tout au long de la campagne que Québec solidaire était un deuxième choix fréquent pour les électeurs péquistes — même si la Coalition avenir Québec (CAQ) était le second choix le plus populaire chez eux en début de campagne.

Alors la question est : en pratique, est-ce que ça a fait une différence significative?

Nous écrivions récemment qu’en 2014, sur 19 circonscriptions perdues par le PQ par des marges assez serrées pour que le vote solidaire ait (théoriquement) permis aux candidats péquistes de «passer», les progrès de QS n’avaient pas fait une grosse différence. Du scrutin de 2012 à celui de 2014, QS avait gagné entre 500 et 1000 voix dans ces «comtés», alors que le PQ y avait perdu entre 2000 et 5000 votes. Clairement, il y avait d’autres facteurs à l’œuvre, et de plus importants, que la division du vote souverainiste.

Et qu’en est-il de cette année? Nous avons examiné les résultats dans 22 circonscriptions que le PQ avait gagnées en 2014, mais qu’il a perdues lundi soir. À cette liste, nous en avons ajouté 12 autres qui n’appartenaient pas au PQ, mais où la formation de Jean-François Lisée a terminé deuxième, pour un total de 34 circonscriptions. Parmi elles, 20 se sont décidées par des marges supérieures au nombre de votes solidaires — lequel ne peut donc pas avoir fait la différence. Dans quatre autres cas, la division du vote souverainiste/progressiste ne peut pas avoir servi la cause caquiste puisque c’est QS qui a gagné.

Restent donc 10 circonscriptions où il demeure théoriquement possible que l’éparpillement des bases péquistes et solidaires ait mené à l’élection de députés fédéralistes et/ou de droite.

Du nombre, cependant, les pertes du PQ ont été largement supérieures aux gains de QS dans trois cas (Gaspé, Lac-Saint-Jean et Pointe-aux-Trembles). Dans Gaspé, par exemple, QS a obtenu 1500 votes de plus qu’en 2014, mais le PQ en a perdu 4100. Encore une fois : dans ces endroits-là, les votes «volés» par QS ne sont manifestement pas la principale explication.

Dans Saint-Jean, ce fut l’inverse : le vote péquiste est demeuré stable (- 300) alors que le parti de Manon Massé a obtenu 3400 voix de plus qu’en 2014. À l’évidence, ces appuis supplémentaires sont très majoritairement venus d’ailleurs que du PQ.

Cela laisse donc six endroits où les votes péquistes et solidaires ont fluctué de manière à peu près symétrique. On peut donc présumer (et il s’agit bien d’une présomption, ici) que les gains de QS depuis 2014 y ont été réalisés principalement aux dépens du PQ.

Or, dans trois de ces circonscriptions (Abitibi-Ouest, Labelle et Taillon), les appuis caquistes et libéraux ont bougé encore plus. Dans Abitibi-Ouest, par exemple, le PQ a perdu un peu moins de 2000 votes par rapport à 2014 alors que QS en a gagné un peu plus de 2000, mais les libéraux ont chuté de 5000 voix et la CAQ a grimpé d’autant. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas eu d’«exode» significatif des électeurs péquistes vers QS dans ces circonscriptions (c’est très difficile à savoir avec certitude), mais cela indique qu’il est hasardeux d’attribuer ces défaites péquistes à des mouvements électoraux somme toute secondaires.

Dans les trois autres circonscriptions (Bourget, Verchères et Ungava), il apparaît assez clairement que la division du vote souverainiste/progressiste a fait passer des caquistes. C’est particulièrement évident dans Bourget, où le péquiste Maka Kotto a perdu 4000 voix depuis 2014, pendant que QS en gagnait 4000 et que la CAQ/PLQ «bougeaient» de 2000 à 3000 votes — le candidat caquiste y a remporté une majorité de 500 voix. Dans Verchères et Ungava, les appuis libéraux/caquistes ont bougé davantage que ceux du PQ et de QS, mais pas par de fortes marges, si bien qu’il n’est pas déraisonnable de penser que la division du vote indépendantiste/de gauche y fut un facteur majeur.

le Verdict

En grande partie faux. Sur 22 circonscriptions perdues depuis 2014 et 12 autres où le PQ est arrivé deuxième, il y en a 24 où il est mathématiquement impossible que QS ait fait gagner des caquistes, soit parce que les marges de victoire y furent trop grandes, soit parce que c’est QS qui l’a emporté. Dans 7 des 10 autres circonscriptions, la division du vote souverainiste/gauchiste ne semble pas avoir été la principale force à l’œuvre (même si ça a pu jouer). Ce qui ne laisse que trois courses où la présence de QS semble avoir mené, au moins en assez bonne partie, à des victoires caquistes.

Précision : une version antérieure de ce texte pouvait être interprétée comme disant qu'il avait été question d'une fusion entre le PQ et QS, ce qui n'est pas le cas. Ce passage a été modifié pour plus de clarté.