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Parc national du Fjord-du-Saguenay.
Parc national du Fjord-du-Saguenay.

Protéger 17% du territoire sans toucher aux forêts commerciales

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
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Malgré une entente interministérielle sur les aires protégées, le cabinet du ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) Pierre Dufour a tout chamboulé, il y a un mois, délaissant le travail fait en concertation, pour éviter toute perte d’approvisionnement forestier, sauf en Gaspésie. Le gouvernement pourra tout de même atteindre son objectif de 17% d’aires protégées, mais au lieu de choisir des zones à haute valeur écologique, Québec a plutôt choisi des zones où il y avait le moins de contraintes, au nord. Des zones qui avaient été acceptées par le BAPE et incluses dans le calcul des aires protégées ont même été retirées par le MFFP.

Pour agrandir le réseau des aires protégées, les intervenants ministériels touchés par les ressources naturelles négocient pour trouver des compromis acceptables, afin de permettre le développement économique, tout en préservant la biodiversité. Après 10 ans de négociations, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) avait réussi à s’entendre avec le ministère de l’Énergie et de Ressources naturelles (MERN) et le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, pour trouver un compromis acceptable pour protéger 17% du territoire d’ici la fin de l’année 2020. L’annonce officielle devrait se faire au cours des prochains jours.

« Québec a décidé de protéger des territoires nordiques, où l’on retrouve le moins de contraintes possible, sans consultation ni argument écologique pour défendre la pertinence de ses choix », a expliqué un fonctionnaire bien au fait du dossier, mais qui préfère garder l’anonymat. Un consensus ministériel avait pourtant été atteint pour permettre un compromis acceptable, dit-il.

Il y a environ un mois, le cabinet du ministre du MFFP est toutefois venu jeter un pavé dans la mare en exigeant qu’il n’y ait aucune perte de possibilité forestière. « Tout le travail de concertation a été mis de côté », souligne notre source, évoquant des pressions de l’industrie forestière.

Les recommandations d’aires protégées avaient déjà été discutées sur différentes tables régionales, et les industriels forestiers étaient bien au fait des démarches. Dans certains cas, l’ajout d’aires protégées était une condition pour l’obtention de certifications forestières.

Des aires protégées et des extensions d’aires protégées existantes qui ont reçu l’aval du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) et qui étaient incluses dans les calculs internes du gouvernement ont également été mises de côté, ajoute notre source.

La réserve de biodiversité des monts Groulx.

« Québec a décidé de protéger des territoires nordiques, où l’on retrouve le moins de contraintes possible, sans consultation ni argument écologique pour défendre la pertinence de ses choix. »
Un fonctionnaire

Par exemple, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, les agrandissements des réserves de biodiversité projetée du lac Onistagan et des îles de l’est du Pipmuacan ne se réaliseront pas. Les projets d’aires protégées sur la rivière Péribonka et au lac Kénogami ne seront pas réalisés non plus, mais ils avaient déjà été mis à l’écart par le comité interministériel.

Même lorsque la possibilité forestière était minime, voire non récoltable, elle était incluse dans les calculs gouvernementaux, et le cabinet du ministre a bloqué le projet. C’est notamment le cas sur les îles de Sept-Îles, où un territoire d’intérêt était à l’étude.

Pour atteindre le taux de 17% d’aires protégées, Québec misera donc sur des territoires qui se trouvent au nord de la limite de récolte des arbres et sur la Basse-Côte-Nord, où il n’y a pas d’opérations forestières.

Seule une exception serait faite où il y aura une perte de possibilité forestière, en Gaspésie, pour protéger une partie du massif des Chic Chocs, une proposition qui avait reçu l’aval de l’industrie forestière.

UNE DÉCISION PIRE QU’UNE STRATÉGIE DÉCRIÉE

Dans une note interne diffusée par le MFFP en 2016, dont Le Quotidien a obtenu copie, le ministère évoquait déjà le concept de gradient d’aires protégées. On parlait alors de protéger 3,6% en zone Sud, 10% en zone Centre et près de 25% en zone Nord. « Cette solution a l’avantage de limiter les taux de protection à environ 7% en forêt habitée et à moins de 9% en forêt aménagée », pouvait-on lire dans la note.

Le MFFP proposait alors d’ajouter principalement des aires protégées dans le Nord-du-Québec et sur la Côte-Nord, mais aussi au Saguenay-Lac-Saint-Jean, en Abitibi-Témiscamingue, en Mauricie et en Gaspésie-Iles-de-la-Madeleine. Aucune aire protégée n’était nécessaire dans les 11 autres régions administratives, selon le scénario optimisé du MFFP.

La réserve de biodiversité des monts Groulx.

« L’appareil administratif s’orientait pas mal en fonction de cette note-là », confirme notre source. Le MFFP prévoyait alors délaisser un peu de possibilités forestières et le MERN laissait aller du potentiel minier. Selon notre source, le MFFP refuse maintenant les compromis.

La note soulignait que « les besoins de conservation ne sont pas partout les mêmes ; il apparaissait acceptable que le réseau des aires protégées soit moins développé au Sud et qu’il soit davantage concentré au Nord, dans les zones moins utilisées par l’homme. »

« La solution privilégiée devait demeurer réaliste et socialement acceptable ; les cibles de chaque zone ne devant donc pas trop s’écarter de la moyenne de 12% », pouvait-on y lire.

Invité à commenter sur cette note interne, Luc Bouthillier, professeur et titulaire au département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval, estime que « cette affaire illustre un gâchis dans la conception et l’application d’une politique publique ».

« Le fait d’avoir tenu cette politique à l’ombre, alors qu’on clamait l’atteinte du 17%, frise la fausse représentation, ajoute-t-il. Quelle occasion manquée d’effectuer des arbitrages en transparence afin que les compromis soient acceptables, sans être consensuels. »

En ce qui a trait aux impacts économiques, ce dernier aurait aimé davantage de transparence. « En expliquant ces impacts en termes réels, on montre l’ampleur des efforts et des compromis possibles. Il ne s’agit pas d’accommoder tout le monde, mais de montrer les facteurs qu’on a pris en compte et les raisonnements employés pour forger des compromis ainsi que les motifs invoqués pour en préciser l’acceptabilité. »

Le projet d’aires protégées sur la rivière Péribonka n’a pas été retenu par Québec pour atteindre le taux de 17%.

De plus, la Stratégie nationale de production de bois, annoncée mercredi, pourrait compenser la perte de certains pans de forêts, ajoute Luc Bouthillier. La stratégie, qui augmentera la productivité des forêts, permettra de récolter 4 millions de mètres cubes supplémentaires en 2025 et 13,9 millions de mètres cubes de plus en 2050.

Des forêts plus résilientes face aux changements globaux

Christian Messier, professeur en aménagement forestier et biodiversité titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la résilience des forêts face aux changements globaux, n’est pas surpris de la position du MFFP, qui a comme priorité de maintenir la capacité de production de la forêt. Ce dernier aimerait voir plus d’aires protégées au Sud, mais il souhaite une stratégie plus large pour protéger la biodiversité.

« C’est bien beau les aires protégées, mais dans un contexte de changements climatiques, il existe plusieurs menaces, comme les espèces envahissantes et exotiques qui menacent la survie de certaines espèces d’arbres », dit-il, en ajoutant que des zones de connectivité doivent aussi faire partie d’un plan global.

Ce dernier estime qu’il faut faire une gestion plus proactive dans la gestion des forêts, en utilisant la récolte et l’aménagement forestier comme un outil pour augmenter la biodiversité, et ainsi rendre nos forêts plus résilientes.

Même si la proposition risque de déplaire à plusieurs, il propose même d’intervenir, et de faire de la récolte dans certaines aires protégées pour les rendre plus résilientes en augmentant la biodiversité.

Cette approche globale, qui vise à augmenter la biodiversité avec les interventions forestières, pourrait même permettre de réconcilier l’industrie forestière avec les groupes environnementaux.

Parc National du Fjord-du-Saguenay.

« Au Québec, c’est possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre, parce que notre grand territoire nous permet de faire de l’intensification forestière, de récolter du bois et de protéger beaucoup de forêts », dit-il, avant d’ajouter que des projets pilotes sont en discussion avec de grands industriels forestiers, pour augmenter la biodiversité tout en permettant la récolte sur de vastes parterres forestiers.