Protection du caribou forestier: Québec accepterait la norme d’Ottawa

Le gouvernement du Québec devrait adopter, d’ici le 31 mars, une stratégie à long terme pour la protection de l’habitat du caribou forestier qui pourrait se solder par la perte de 9000 emplois et la disparition de 600 M$ d’activités économiques par année dans les principales régions touchées, dont le Saguenay-Lac-Saint-Jean.

C’est ce qui se dégage d’une série de documents consultés par Le Quotidien au cours des derniers mois et qui traduisent la volonté de l’appareil administratif du gouvernement du Québec de se plier aux exigences du gouvernement fédéral en matière de protection de l’habitat du caribou forestier. La pierre angulaire de cette entente est l’acceptation, par Québec de la notion d’une perturbation maximale de 35 % du territoire forestier qui limitera la récolte forestière et dans certains cas l’éliminera définitivement de grands massifs forestiers.

Le Quotidien a logé une demande d’entrevue au ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, il y a une semaine, pour savoir s’il ira dans le sens de son ministère. Le cabinet n’a pas retourné d’appel.

L’un de ces documents réalisés par une équipe de fonctionnaires du MFPP portant sur l’analyse des impacts de l’application de cette norme de perturbation produira les effets négatifs les plus importants pour la possibilité forestière dans la forêt publique du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Cette conclusion découle de la présence au nord de la région des principaux territoires de coupe pour les espèces de résineux.

« Le gouvernement du Canada et celui du Québec négocient actuellement une entente à long terme », précise le chapitre 2.6 du Rapport d’étape du fédéral sur la protection de l’habitat essentiel du caribou forestier déposé en décembre dernier. Ce document nous apprend « qu’une entente d’un an portant sur des mesures visant le rétablissement du caribou a été conclue avec le gouvernement du Québec » et que le « gouvernement du Canada et celui du Québec négocient actuellement une entente à long terme ».

Ottawa a déjà conclu une entente avec la Saskatchewan. Dans ses grandes lignes, cette entente repose sur le principe de la perturbation maximale des forêts de l’ordre de 35 %.

Pas plus tard qu’en octobre 2018, un fonctionnaire du gouvernement du Québec présentait une conférence dans le cadre de la Journée de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec. Dans le document de présentation, il réitère les lignes directrices découlant du plan québécois 2012-2023 qui permet de « viser une probabilité d’autosuffisance minimale (des hardes) de 0,6, laquelle correspond à un taux de perturbation maximal de 35 % (stratégie pour le maintien ou pour la restauration du paysage) ». Le même feuillet signifie que le taux et le seuil de perturbation constituent la pierre d’assise de la mise en œuvre du Plan d’action pour l’aménagement de l’habitat du caribou forestier.

Dans le même document, le fonctionnaire du ministère souligne la réalisation d’une analyse sur les conséquences économiques locales et régionales de l’application de cette mesure de perturbation maximale de 35 %. Le forestier en chef du Québec a entre les mains les impacts de cette mesure et le gouvernement a une bonne idée des conséquences sur l’emploi et l’industrie, mais ne les dévoile jamais dans ses communications officielles.

Calcul

Les impacts de la norme du 35 % sont relativement simples à calculer. L’application de cette mesure priverait le Québec d’une superficie forestière de 34 000 kilomètres carrés (le ministère a mis en place une réserve administrative de cette dimension). Cette superficie représente 3,4 millions d’hectares. Dans la foresterie québécoise, un hectare produit plus ou moins un mètre cube de bois. Ce qui signifie la disparition de 3 millions de mètres cubes de la possibilité forestière.

Selon les chiffres de la Commission Coulombe, chaque mètre cube génère plus ou moins 200 $ d’activités économiques et chaque tranche de 100 000 mètres cubes de bois se traduit par la création de 300 emplois directs, indirects et induits.

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PASCAL CLOUTIER SURPRIS

Le maire de Dolbeau-Mistassini, Pascal Cloutier, a appris avec un grand étonnement que le gouvernement du Québec allait adopter une stratégie caribou dans moins de deux mois en plus de signer une entente à long terme avec Ottawa sans avoir fait la démonstration du véritable état des hardes au Québec et principalement dans les unités d’aménagement de la région.

M. Cloutier a pourtant rencontré le nouveau ministre caquiste des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), Pierre Dufour, pour discuter de ce dossier et il n’a jamais été question de l’adoption d’une stratégie à long terme ou d’une entente avec Ottawa qui met de la pression sur les provinces. « Ce qui me surprend encore plus quand on prend connaissance du document, c’est qu’il faut considérer les impacts socio-économiques », précise celui qui talonne le gouvernement depuis les premières heures pour bloquer tout projet qui aurait un impact sur la possibilité forestière.

« En plus, nous lisons que la décision doit s’appuyer sur les meilleures connaissances à ce jour. C’est ça le problème, nous n’avons jamais eu la démonstration irréfutable qu’il y avait un problème. On a seulement trois inventaires dans la région depuis l’an 2000 et ça ne touche que 20 % des unités d’aménagement », a déploré Pascal Cloutier.

Il demande au gouvernement du Québec, qui est sur le point d’adopter une stratégie à long terme, d’informer la population sur les impacts économiques du plan. Il est convaincu que le gouvernement a entre les mains une évaluation précise des impacts de cette stratégie pour l’économie régionale et il croit plutôt que la position du gouvernement sera de maintenir la ligne de l’ex-premier ministre Philippe Couillard. Il s’agit de la célèbre déclaration dans laquelle le député libéral de Roberval avait affirmé qu’il n’y aurait pas un seul emploi perdu pour un caribou. Nonobstant cette position, Pascal Cloutier est inquiet devant la façon de faire du ministère qui n’a pas encore informé les élus des communautés forestières du contenu de la stratégie qui sera adoptée dans les prochaines semaines, et qui sera inévitablement intégrée dans une entente à long terme avec le gouvernement fédéral.

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D'ABORD NON EN 2012

Dans une correspondance avec ses homologues d’Environnement Canada datée de février 2012, le sous-ministre des Forêts du Québec, Robert Sauvé, rappelle Ottawa à l’ordre et indique que le Québec va adopter ses propres mesures. Dans les notes d’analyse du ministère, il est précisé que « bien que le programme de rétablissement fédéral comporte plusieurs éléments d’intérêt, sa mise en œuvre apparaît difficilement réalisable » en référence à la norme de perturbation maximale. Le ministère évaluait à ce moment l’impact de l’application du seuil de perturbation de l’habitat non perturbé de 65 % à une perte de possibilité de 3 113 400 mètres cubes ce qui représente 622 millions $ annuellement. Tout indique que les hauts fonctionnaires du gouvernement du Québec ont aujourd’hui consenti à laisser au gouvernement fédéral toute la latitude dans la mise en place du programme de rétablissement de l’habitat du caribou forestier en acceptant la norme du 35 % de perturbation.