Outre le nom de Gilles Duceppe, la liste des signataires comprend ceux de Pierre Paquette, Vivian Barbot, Claude Bachand, Christiane Gagnon, Bernard Bigras, Jean Dorion et plusieurs autres.

Un bloc d’anciens députés exhorte Martine Ouellet à démissionner

L’étau se resserre autour de la chef du Bloc québécois, Martine Ouellet, qui se fait montrer le chemin de la sortie par plusieurs anciens députés de la formation politique, et par les conseils exécutifs de deux circonscriptions.

Dans une lettre ouverte publiée vendredi matin dans Le Devoir, un groupe d’ex-députés plaide que Martine Ouellet ne peut s’accrocher au pouvoir après avoir perdu la majorité de son caucus, reprochant au passage à la chef contestée son approche «incantatoire» de la promotion de l’indépendance.

L’ancien chef de la formation Gilles Duceppe et une multitude d’ex-élus bloquistes sont sans appel dans leur missive: la leader n’a plus la légitimité d’occuper le poste de chef des députés indépendantistes à Ottawa.

«Par son côté clivant, Martine Ouellet affaiblit la voix du Québec à Ottawa au moment même où il a besoin d’une voix forte. Elle divise les souverainistes au moment où ils ont besoin de s’unir. Elle doit partir», tranche le groupe d’ex-députés indépendantistes.

Ils disent comprendre «tout à fait» les sept députés qui ont claqué la porte un peu plus tôt cette semaine, car «l’intransigeance» de Martine Ouellet «n’a fait qu’exacerber» les «conflits internes au Bloc», se désolent-ils.

Au passage, les signataires de la lettre démolissent la façon dont la frange Ouellet dit vouloir faire la promotion de l’indépendance du Québec. Celle-ci, écrivent-ils, relève de l’«incantation» plutôt que de la nécessaire «démonstration» de l’importance de défendre les intérêts québécois.

«L’incantation, qui consiste à répéter le mot “indépendance” le plus souvent possible, plaît à plusieurs militants. En parlant ainsi aux convaincus, on peut gagner des investitures locales ou des courses à la chefferie. Mais cela s’arrête là», exposent-ils.

La «démonstration», stratégie qui était préconisée sous les anciens chefs et qui «demande d’y aller dossier par dossier, de cerner clairement les intérêts du Québec», est «encore celle qui est la plus prometteuse» pour réaliser l’indépendance du Québec, tranchent les anciens élus.

«Vieilles recettes»

Lors de son discours au Conseil national du Bloc québécois, il y a quelques semaines, Martine Ouellet avait déclaré qu’elle sentait de la «résistance» au sein de son parti, qui selon elle devrait arrêter d’adopter les «mêmes recettes qui sont là depuis 25 ans».

Selon l’ancien député Marc Lemay, qui a signé la lettre, c’est Mme Ouellet qui fait la promotion des vieilles recettes, et, dit-il, elle pourrait en payer le prix aux prochaines élections.

«Selon moi, elle n’a aucune chance de remporter 10 comtés au Québec, oubliez ça!» a-t-il lancé au bout du fil.

«Elle peut rester là, mais elle n’aura plus aucune crédibilité pour défendre les intérêts du Québec à Ottawa. Dans l’intérêt du Bloc québécois, elle devrait quitter.»

Pierre Paquette, un ancien député du Bloc québécois qui est aussi signataire de la lettre, espère que la pression qu’elle subira dans les prochains jours amènera Mme Ouellet à reconsidérer sa décision de rester à la tête du parti.

«Je pense qu’elle doit prendre en compte le fait que l’unité du mouvement souverainiste, la survie du Bloc québécois, doit passer avant sa personne», a-t-il plaidé en entrevue téléphonique.

Demandes de démission

La démission de la chef a aussi été réclamée par les conseils exécutifs de deux circonscriptions, vendredi. Celui de Berthier-Maskinongé juge que la situation est «intenable» et que le maintien en place de Mme Ouellet «ne pourra que nuire à la cause de l’indépendance».

Du côté de Portneuf-Jacques-Cartier, on exhorte Mme Ouellet à faire passer «avant toute chose le bien supérieur du mouvement indépendantiste». On réclame aussi la nomination d’un chef intérimaire et la réintégration du groupe des sept au sein du caucus bloquiste.

La principale intéressée a choisi de ne pas répondre à ces nouvelles frondes dans l’immédiat, a-t-on indiqué vendredi. L’attaché de presse de l’aile parlementaire du Bloc québécois, Antoni Gilbert, a toutefois tenu à préciser que la chef ne démissionnerait pas et qu’elle gardait son ouverture envers les autres députés, malgré ces nouvelles attaques.

Il est cependant prévu que Mme Ouellet s’adresse aux médias samedi, alors que le bureau national du Bloc québécois se réunira à Montréal.

Le bureau national, qui est présidé par le député Mario Beaulieu — un fidèle allié de Martine Ouellet — déterminera si les sept députés en question pourraient être exclus ou non du parti.

Défendre les intérêts du Québec

Le député Gabriel Ste-Marie, qui siège maintenant avec ses collègues démissionnaires au sein du «Groupe parlementaire québécois» à la Chambre des communes, a confirmé vendredi qu’il était de l’école de pensée des anciens députés.

«Pour nous, c’est vraiment au niveau de la démonstration. C’est ça notre rôle ici: porter les consensus du Québec. [...] Ce qu’on a à faire comme travail ici est bien écrit dans la lettre», a-t-il offert en mêlée de presse, vendredi.

Car cette «recette» dont parlent la vingtaine de signataires de la lettre ouverte, «des grands sages, des gens d’expérience» qui ont «siégé longtemps ici», a été «gagnante», a exposé le député Ste-Marie.

Une autre démissionnaire, Monique Pauzé, a pour sa part souligné que les propos contenus dans cette lettre l’avaient «confortée» dans sa décision, et que même si cette décision n’avait pas été facile à prendre, elle se sentait aujourd’hui «très sereine».

L’élue a formulé le souhait que la lettre contribuerait à la réflexion de Martine Ouellet.

«J’espère qu’elle va mener une bonne réflexion, de voir dans le fond que ces gens-là — qui ont l’expérience d’Ottawa, et Mme Ouellet n’a pas l’expérience d’Ottawa —, ils témoignent de ça. J’espère que ça va l’aider à réfléchir et à prendre des décisions», a-t-elle soutenu.

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VOCATION DÉTOURNÉE, DIT UNE EXPERTE

Le virage résolument indépendantiste que Martine Ouellet souhaite insuffler au Bloc québécois le détourne de sa vocation première, qui a toujours été de représenter les intérêts du Québec d’abord, a analysé Martine Tremblay, qui a écrit un livre sur l’histoire du Bloc québécois.

«Le Bloc québécois, quand il a été élu en force à Ottawa, en 1993, et qu’il est devenu l’opposition officielle, Lucien Bouchard a bien compris que son rôle, c’était d’abord un rôle de défendre les positions du Québec. On ne parlait pas de souveraineté 10 fois par jour», a déclaré Mme Tremblay en entrevue téléphonique.

«Ils ont joué un rôle normal d’opposition officielle.»

Dans son livre La Rébellion tranquille, Martine Tremblay a passé au peigne fin l’histoire du parti, de sa fondation en 1990, jusqu’à sa défaite cuisante aux élections de 2011.

Et selon l’auteure, une historienne de formation qui a aussi été directrice du cabinet de l’ex-premier ministre René Lévesque, il n’appartient pas au Bloc québécois de mener le combat pour la souveraineté.

«Ce sont des souverainistes qui sont élus par des Québécois, pour qu’ils représentent exclusivement les intérêts québécois à Ottawa, je ne pense pas que ça puisse être autre chose que ça. L’histoire nous enseigne que ça a toujours été ça et que ça ne pouvait pas être autre chose que ça», a-t-elle expliqué.

«Le combat à faire sur le terrain pour la souveraineté, ces gens-là [les députés bloquistes] peuvent l’accompagner, mais ce ne sont pas eux qui vont être les têtes de pont d’un combat comme celui-là.»

Tensions sur les missions du Bloc

Depuis sa nomination à la tête du Bloc québécois, Martine Ouellet encourage ses députés à parler le plus possible d’indépendance à la Chambre des communes. Lors du Conseil national de son parti, il y a quelques semaines, elle a laissé entendre que certains des députés bloquistes ne mettaient pas assez l’indépendance à l’avant-plan dans leurs interventions.

Or, selon sept députés qui ont démissionné avec fracas du caucus cette semaine, cette directive ne doit pas être dissociée de la mission première du parti, qui est de défendre les intérêts des Québécois — souverainistes et fédéralistes.

«Le Bloc québécois est un parti indépendantiste qui doit en faire la promotion — évidemment! — et c’est ma conviction la plus profonde, tout comme je persiste à croire que notre responsabilité première à la Chambre des communes est de défendre les intérêts des Québécoises et des Québécois et porter les consensus de l’Assemblée nationale», avait écrit Gabriel Ste-Marie, l’un des députés démissionnaires, dans la lettre où il annonçait son départ comme leader parlementaire dimanche dernier.

C’est d’ailleurs cette mission qui était au cœur de la fondation du parti, a rappelé l’ex-député bloquiste Marc Lemay, qui avait contribué à rédiger les statuts du Bloc québécois à l’époque.

«Les députés du Bloc québécois ne sont pas élus pour faire l’indépendance ou la souveraineté du Québec à Ottawa. La job des députés du Bloc québécois, ça a toujours été d’aller à Ottawa pour défendre les intérêts du Québec. Pas juste des indépendantistes du Québec; tous les intérêts du Québec», a-t-il laissé tomber en entrevue téléphonique.

«Ils ne sont pas à Ottawa pour dire à tous les jours, dès qu’ils se lèvent en Chambre : “Je suis indépendantiste, vive le Québec souverain, pis en passant M. le président, j’ai une question pour mon collègue d’en face.” Ce n’est pas ça notre travail, ça n’a jamais été ça.»

Selon Martine Tremblay, ces débats entre les «purs et durs» et les modérés n’ont jamais suscité de tensions au Bloc québécois, jusqu’à sa défaite en 2011. «Certains pensent qu’en modifiant la mission du Bloc, on pourrait un peu secouer les choses. Mais moi, je ne pense pas que ça peut être une solution, en tout cas pas dans le cas d’un parti fédéral.»