Le chef du Parti populaire du Canada Maxime Bernier

La vie en noir et blanc de Maxime Bernier

Rendez-vous au Café au Temps Perdu. Ce n’est pas moi qui ai choisi le lieu.

C’est le début de l’après-midi. Maxime Bernier rentre d’une tournée au Canada. Il enchaîne depuis le matin les entrevues avec des médias locaux.

Pas eu le temps de déjeuner ni de dîner, mais il ne s’en plaint pas. «J’ai pris un bon smoothie ce matin», dit-il. Je suis allé voir la recette : boisson frappée à la consistance onctueuse et douce. Ça lui sied bien.

L’homme déborde de confiance et parle de Maxime Bernier à la troisième personne, mais j’ai devant moi un homme affable et sans prétention.
Il affiche une candeur et une insouciance adolescentes qui étonnent d’un politicien avec autant de métier.

Cela lui permet d’idéaliser la politique et de la simplifier à quelques principes et valeurs auxquels il ne dérogera plus. Pas de nuances, pas de compromis ni de consensus. Seulement des «convictions».

Tant pis pour les personnes, entreprises ou institutions qui en feraient les frais. Elles iront chercher de l’aide et un filet social ailleurs. Au provincial, tiens, comme le prévoit la constitution.

Le monde de Maxime Bernier est ainsi tout en blanc ou noir. Les choses sont «bien» ou «mal». Il a choisi son camp : celui des «vraies valeurs conservatrices de liberté et de responsabilité sans compromis».

Dans son monde, les subventions sont mal, comme les entraves aux libertés individuelles.

Entre 13 000 agriculteurs touchés par la gestion de l’offre et les 36 ou 37 millions de Canadiens, il a tranché. «Je ne ferai pas des courbettes pour avoir leur vote [agriculteurs].» «Pas de clientélisme» ni de «politique identitaire».

Lors de la campagne de l’an prochain, on ne l’entendra pas faire de promesses autres que de réduire l’État et accroître les libertés.

Preuve qu’il ne fera aucun compromis pour plaire, ses réponses, déroutantes, à mes questions sur l’aide fédérale aux médias que vient d’annoncer le gouvernement Trudeau.

Il était contre et l’est toujours, sans chercher à faire de nuances, même s’il a devant lui un journaliste de presse écrite.

Si des médias traditionnels disparaissent, ce n’est pas grave, je lui demande.

«Ça peut arriver», dit-il. «Il y avait l’industrie des calèches il y a 100 ans et l’industrie des calèches n’existe plus», dit-il. Comme si les calèches avaient la même utilité démocratique que les médias.

«La meilleure façon d’aider les médias, c’est de couper Radio-Canada» et de se «concentrer sur son mandat», dit-il.

«Radio-Canada vous donne une concurrence déloyale avec les gens qui font des chroniques sur Internet payés par Radio-Canada». 

Voyons, M. Bernier, ce n’est pas Radio-Canada qui menace les médias traditionnels.

Ce qui les menace, c’est le départ des annonceurs locaux et nationaux vers Internet. C’est la récupération de nos contenus par des géants du Web qui en tirent profit avec la complicité du gouvernement qui ne les taxe pas.

C’est la baisse des abonnements, le départ des annonces classées vers les Kijiji, la migration des jeunes lecteurs vers des supports électroniques qui ne rapportent pas assez, etc. C’est tout ça qui nous menace.

«Je pense que les bons journaux vont demeurer, dit-il. Pour d’autres, c’est la loi du marché».

Renseignez-vous, M. Bernier. De «bons» journaux ont disparu et d’autres sont aussi menacés. Mais, peut-être est-ce une nuance qui échappe à votre monde tout en noir et blanc.

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«Qu’est-ce que vous faites ici, avez-vous lu le programme?» a demandé M. Bernier à un membre de son exécutif de Vancouver venu du Nouveau Parti démocratique.

On peut en effet difficilement imaginer options politiques plus aux antipodes. L’homme en avait contre les subventions aux entreprises et le «cartel de l’UPA», rapporte Maxime Bernier.

Allez-vous pouvoir vous entendre sur le reste, lui ai-je demandé? Il est parti à rire. «Ça va être difficile.»

Il est conscient du pari qu’il fait. Normalement, le pouvoir se prend au centre, en faisant des compromis et en étant rassembleur. Avec son Parti populaire du Canada, Maxime Bernier propose le contraire : une vision extrême. Comme celle de son modèle politique, l’ex-première ministre de Grande-Bretagne, Margaret Thatcher.

Tout juste derrière au cénacle de ses idoles, l’ex-premier ministre Wilfrid Laurier, un «vrai libéral, pro-libre marché et pro-libertés individuelles».

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Maxime Bernier sait qu’il va diviser le vote de la droite que Stephen Harper était parvenu à unifier il y a 15 ans.

Il a fait l’analyse que le Parti conservateur d’Andrew Scheer n’allait pas gagner, même quand «Maxime Bernier était avec lui». «S’il ne gagne pas, ce n’est pas de ma faute», dit-il, cette fois au «je».

Le succès d’affluence de sa récente tournée au Canada (plusieurs centaines de personnes à chaque soir et plus de 900 à Toronto) lui fait croire en ses chances.

Peut-être pas pour l’élection de l’an prochain (il reconnaît être encore très bas dans les sondages), mais «Maxime Bernier est là pour le long terme», prévient-il.

Son nouveau parti compte 292 associations de comtés sur 338. Il prévoit en avoir une partout d’ici la fin de l’année. Il sent un «momentum».

«Je n’ai jamais été aussi heureux en politique que présentement», jette-t-il.

Profitez-en, M. Bernier. Le temps perdu ne revient jamais.

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NON AU TROISIÈME LIEN

Un gouvernement fédéral dirigé par Maxime Bernier refuserait de payer pour un troisième lien, un tramway à Québec ou toute autre infrastructure locale.
Il refuserait aussi de payer pour la peinture du pont de Québec. Ce pont est une propriété privée, rappelle-t-il. Le fédéral n’a pas à s’en mêler, sauf si la sécurité était en jeu.

Je lui ai fait remarquer que le fédéral a participé à des projets de transport dans d’autres grandes villes canadiennes et que Québec est la seule à ne pas avoir encore un transport en commun sur rail.

«À un moment donné, il faut que tu aies le courage de dire : “Ça arrête là. Les infrastructures locales, c’est pas notre juridiction.”»
S’il y a un enjeu d’équité, il le réglera par une réforme de la péréquation, promet-il.

Maxime Bernier plaide que le programme des infrastructures a été créé par Jean Chrétien et Paul Martin pour «acheter des votes et pour plaire à des clientèles» à l’époque où «il y avait des surplus à Ottawa».

«Nous, on va abolir le programme d’infrastructures et on va baisser les taxes». Si le Québec veut créer un tel programme, il taxera en conséquence, suggère-t-il.

«Pourquoi les Québécois paieraient des taxes à Ottawa pour financer des projets d’infrastructures locales en Colombie-Britannique et vice versa?»
«Nous, on dit aux Canadiens : “On prendra pas votre argent pour acheter vos votes.”»