Jody Wilson-Raybould à sa sortie du Parlement, mardi

Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott expulsées du caucus libéral

OTTAWA — Justin Trudeau a finalement arraché le pansement, malgré la douleur.

Il a expulsé les deux ex-ministres qui, depuis des semaines, multiplient les sorties contre lui tout en demeurant députées libérales.

L’ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould s’est lancée sur Twitter quelques minutes avant que le premier ministre n’annonce son expulsion pour l’annoncer elle-même.

Puis, en début de soirée, elle a ajouté quelques commentaires.

«Je vais prendre le temps de réfléchir et de parler à mes partisans à propos de ce qui arrivera maintenant, a-t-elle écrit. Je ne regrette rien. J’ai dit la vérité et je continuerai à le faire», a-t-elle ajouté.

Son alliée, Jane Philpott, a préféré se vider le cœur sur sa page Facebook.

L’ancienne présidente du Conseil du Trésor a réitéré qu’elle a toujours été loyale puis elle s’est, une fois de plus, portée à la défense de Mme Wilson-Raybould.

«Malheureusement, la décision a été prise sans qu’on m’offre la chance de parler au caucus national, s’est-elle désolée. Ceci est profondément démoralisant pour moi, mon personnel, ma famille — et je sais que les gens de Markham-Stouffville [sa circonscription] seront déçus», a-t-elle écrit.

Justin Trudeau avait convoqué une réunion spéciale du caucus national, mardi soir, où il entendait discuter du sort des deux femmes. Mais Mme Wilson-Raybould a annoncé sur Twitter avant le début de la réunion que son issue était déjà décidée.

«La confiance qui avait existé auparavant entre ces deux personnes et notre équipe a été brisée», a déclaré M. Trudeau dans un discours livré devant les membres de son caucus et la presse parlementaire.

Puis, il a rappelé que son parti a déjà été connu, dans le passé, pour ses luttes internes.

«Mon leadership était un engagement à changer cette façon d’être», a-t-il rappelé. Il a souligné qu’il avait choisi de gérer cette situation avec «patience» et «compréhension».

Sans dire clairement quel geste des deux ex-ministres est finalement venu à bout de sa patience, il a reproché à Mme Wilson-Raybould l’enregistrement qu’elle a fait d’une conversation téléphonique avec le greffier du Conseil privé. Un geste «inadmissible», a-t-il dit.

«Si un politicien enregistre secrètement une conversation avec qui que ce soit, c’est mal. Quand ce politicien est un ministre qui enregistre secrètement un fonctionnaire, c’est mal. Et quand ce ministre est le procureur général qui enregistre secrètement le greffier du Conseil privé, c’est inadmissible», a lancé M. Trudeau.

Une dernière tentative

Plus tôt mardi, Mme Wilson-Raybould tentait encore d’éviter une expulsion du caucus libéral, écrivant une lettre à ses collègues députés.

Dans le texte de deux pages, elle disait comprendre la colère et la frustration de ses collègues, ajoutant qu’elle était tout aussi en colère.

«Je suis en colère, blessée et frustrée parce que je crois que je défendais les valeurs que nous nous sommes tous engagés à défendre. En donnant le conseil que j’ai donné, en posant les gestes que j’ai posés, j’essayais d’éviter au premier ministre et au gouvernement un terrible bourbier», écrit-elle au sujet de ses actes dans l’affaire SNC-Lavalin.

La lettre n’a pas convaincu M. Trudeau ni ses députés. «J’aime autant pas répondre» à cette lettre, a ironisé Denis Paradis, plus tôt dans la journée.


« Si un politicien enregistre secrètement une conversation avec qui que ce soit, c’est mal. Quand ce politicien est un ministre qui enregistre secrètement un fonctionnaire, c’est mal. Et quand ce ministre est le procureur général qui enregistre secrètement le greffier du Conseil privé, c’est inadmissible »
Le premier ministre Justin Trudeau

Après le discours du premier ministre, ils étaient nombreux à applaudir l’expulsion, pas trop tardive, selon nombre d’entre eux. C’est qu’ils tentaient de «faire de la politique autrement».

«Parce qu’on n’est pas autoritaire dans le sens que peut-être certains ont été dans le passé, on a essayé de trouver des solutions. Et on a fait, je crois, beaucoup d’efforts pour qu’on puisse s’occuper de ça. Mais ça n’a pas marché», a concédé le ministre Marc Garneau.

Le ministre n’a pas pu dire quelle leçon il fallait tirer de tout ça.

«Certains se sentiront blessés», a admis la ministre des Relations Couronne-Autochtones Carolyn Bennett, en parlant des communautés autochtones du pays.

Jody Wilson-Raybould était la première femme autochtone à occuper le poste de ministre de la Justice du pays.

Messages textes publiés

Dans un échange de messages textes rendus publics mardi après-midi, on constate qu’elle a tenté d’éviter de perdre le portefeuille de la Justice en citant la possible réaction négative des Autochtones du pays qu’un tel remaniement ministériel pourrait provoquer.

Les documents ont été publiés mardi par le comité parlementaire de la justice. C’est Gerald Butts, l’ancien secrétaire principal du premier ministre, qui les a remis au comité.

«Le moment choisi pour me montrer la porte [...] est affreux», a écrit Mme Wilson-Raybould le 8 janvier alors que se préparait le remaniement. Elle faisait référence à des manifestations d’une communauté autochtone en Colombie-Britannique contre un pipeline.

«Ce n’est pas à propos de moi [...] c’est à propos de la façon dont sont traités les peuples autochtones... Cette situation va s’aggraver et elle m’inquiète beaucoup», a-t-elle ajouté.

«Personne ne vous montre la porte. En fait, le PM a posé le geste extraordinaire [unique, si je me fie à mon expérience] de vous offrir un autre poste au cabinet», a répondu à ce message-là M. Butts.

On remarque à la lecture de ces échanges que la conversation est devenue de plus en plus tendue à mesure que la date du remaniement approchait.

«Sachez que je me suis préparée pour demain. Et je sais pourquoi ceci est en train d’arriver», a-t-elle écrit dans un de ses derniers textos envoyés avant le remaniement du 14 janvier.

Aucun des messages ne mentionne directement SNC-Lavalin.

Depuis sa démission un mois après le remaniement, l’ex-ministre affirme qu’elle a été mutée aux Anciens Combattants pour la punir d’avoir refusé d’intervenir afin d’éviter un procès à la firme montréalaise de génie.

Quant à Jane Philpott, elle avait quitté son poste de présidente du Conseil du Trésor, en solidarité avec sa collègue, et parce qu’elle disait ne pas pouvoir défendre la position du gouvernement dans l’affaire SNC-Lavalin.

Réaction de l’opposition

Les libéraux «ont choisi de condamner des collègues qui ont dit la vérité et de soutenir un premier ministre qui est embourbé dans le scandale», a tonné le chef conservateur Andrew Scheer dans un communiqué publié après l’annonce de l’expulsion.

«Le message qu’ils ont envoyé aujourd’hui est clair : si vous dites la vérité, il n’y a pas de place pour vous au Parti libéral du Canada», a-t-il lancé.

Depuis le début de cette affaire, les conservateurs réclament la démission de Justin Trudeau et accusent son gouvernement d’être corrompu.

Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, a quant à lui accusé le premier ministre de vouloir «faire oublier le scandale d’ingérence de son bureau» en excluant les députées.

«Aujourd’hui, Justin Trudeau nous a montré exactement ce qu’il pense de l’intégrité, a-t-il déploré sur Twitter. Quel manque de leadership.»