Justin Trudeau à Vancouver, mardi

Autochtones: Trudeau cautionne le terme «génocide» [VIDÉO]

VANCOUVER — Le premier ministre Justin Trudeau accepte que le terme de «génocide» puisse s’appliquer au traitement réservé aux femmes et filles autochtones disparues et assassinées.

La définition du terme «génocide» a soulevé un débat juridico-historique au pays lorsque l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a utilisé à plusieurs reprises ce terme très chargé dans son rapport final, publié lundi.

M. Trudeau a déploré mardi que les gens soient plongés dans ce débat sur le terme de «génocide» alors que l’accent devrait être mis sur les façons de mettre fin aux problèmes soulevés par la commission d’enquête : le traitement juste et diligent des dossiers de femmes autochtones disparues ou assassinées.

«Nous avons lancé une enquête où les commissaires devaient déceler la vérité et faire des recommandations, a-t-il rappelé. Les commissaires ont conclu que c’était un génocide et nous acceptons ce qu’elles ont trouvé. Mais notre emphase, évidemment, doit être, pas sur un débat sur les mots, mais sur les actions concrètes que nous allons prendre en tant que pays pour mettre fin à cette situation.»

Le premier ministre a soutenu que l’impact sur les familles de ces femmes, sur leur communauté, avait été indicible. «Nous ne pouvons pas prétendre être un pays soucieux des droits de la personne, qui a un impact positif sur le monde, si nous ne mettons pas fin à cette situation», a déclaré M. Trudeau. Il a ajouté que le Canada avait à plusieurs reprises laissé tomber les femmes et les filles autochtones de ce pays, et que ce dossier devrait constituer une priorité nationale.

M. Trudeau a tenu ces propos mardi après avoir annoncé un investissement annuel de 1,4 milliard $ pour promouvoir la santé et les droits des femmes dans le monde à partir de 2023. Dans un discours lors d’une conférence à Vancouver sur l’égalité entre les sexes, il a expliqué que cet argent faisait du Canada un chef de file mondial en matière de financement des droits à la santé en matière de reproduction et de sexualité.

Dans un bref communiqué publié mardi, les quatre membres de la commission d’enquête parlent d’une «journée très importante sur le chemin de la Vérité et de la Réconciliation».

«L’acceptation, par le gouvernement fédéral, de nos conclusions de fait, tout particulièrement celle portant sur le génocide, constitue une acceptation des vérités partagées par les familles et les survivantes de la violence, écrivent les commissaires. Elles n’auront plus à se battre pour faire accepter par tous que ce génocide fait partie de l’histoire du Canada. Nous nous attendons à ce que tous les gouvernements aillent de l’avant et mettent en œuvre rapidement nos appels à la justice.»

Lorelei Williams s’est elle aussi réjouie d’entendre M. Trudeau prononcer le mot «génocide». Sa tante Belinda Williams a disparu depuis plus de 40 ans et l’ADN de sa cousine Tanya Holyk a été retrouvé sur la ferme du tueur en série Robert Pickton. «Notre peuple le dit depuis si longtemps.» Elle espère maintenant que les Canadiens reconnaîtront que cette tragédie n’est pas chose du passé. «Les femmes sont toujours portées disparues et assassinées à un rythme élevé.»

Convention de l’ONU

Le génocide a été reconnu comme un crime par le droit international dans la Convention des Nations unies de 1948. On définit alors le crime de génocide comme tout acte «commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux».

Marion Buller, commissaire en chef de l’enquête nationale, a déclaré lundi que l’étiquette de «génocide» est «incontournable» dans le cas de toutes ces femmes et ces filles autochtones disparues et assassinées au Canada. «On pense souvent au génocide comme l’Holocauste ou des tueries de masse en Afrique, a-t-elle admis. Bien sûr, ce sont des génocides et, bien sûr, ce sont des tragédies. Mais le type de génocide que nous avons au Canada est la mort à petit feu pour des générations.»

Il s’agit, selon elle, du résultat direct d’un «schéma persistant et délibéré de violations systémiques des droits de la personne et des peuples autochtones sur la base de l’ethnicité et du sexe, perpétué historiquement et maintenu aujourd’hui par l’État canadien, conçu pour déplacer les peuples autochtones de leurs terres, de leurs structures sociales et de leurs gouvernements, et pour éradiquer leur existence en tant que nations, communautés, familles et individus».

Le chef national de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, a déclaré qu’une acception large du terme «génocide» prendrait un certain temps, citant le Musée canadien des droits de la personne à Winnipeg comme exemple d’institution qui n’utilisait pas ce terme auparavant, mais qui le fait maintenant. Les changements linguistiques prennent du temps, de l’éducation et de la sensibilisation, a-t-il déclaré, ajoutant que la mise en œuvre des recommandations était plus importante que la terminologie employée.

«C’est le nœud de l’affaire : nous voulons mettre fin à la violence à l’égard des femmes et des filles», a-t-il soutenu. «Je crois que si nous pouvons aller au-delà (de la sémantique), nous verrons des progrès. Avec les élections qui s’en viennent en octobre, je pense que tous les partis fédéraux ont l’obligation de faire de cette plate-forme l’un de leurs principaux piliers.»

L’ancienne ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould, elle-même autochtone, a déclaré lundi qu’il était légitime d’examiner de manière différente la réalité des peuples autochtones et l’histoire du Canada.

«Je pense que nous devrions avoir un débat - pas nécessairement centré sur la terminologie, mais sur des gestes concrets pour répondre aux appels à la justice» de la commission. «Ce qui est commun, peu importe comment vous l’appelez, c’est cette réalité terrible, qu’il faut dépasser. Se concentrer sur les mots ne nous aide pas beaucoup.»