Le docteur David Boudana est chef du département de chirurgie plastique de Chicoutimi depuis le décès de son collègue, le Dr Lionel Dignowity.

Plasticiens à bout de souffle à l'hôpital de Chicoutimi

Le département de chirurgie plastique de l’hôpital de Chicoutimi roule à effectif réduit depuis un an. Alors qu’ils devraient être quatre chirurgiens en poste, seulement deux médecins se partagent la charge de travail depuis le décès du Dr Lionel Dignowity, survenu accidentellement en décembre 2016. À bout de souffle au point de craindre de commettre des erreurs médicales, le chef du département, Dr David Boudana, a remis sa démission récemment. Il déplore que sa spécialité ne soit pas davantage reconnue par le ministère de la Santé. « Vous savez, quand on est de garde, on n’est pas là pour refaire une paire de seins. On est là pour reconstruire des membres et opérer des patients d’urgence. »

Dr David Boudana a hérité du poste de chef de département au lendemain du décès de son collègue et ami, Dr Lionel Dignowity. Ce dernier a perdu la vie dans un accident de motoneige survenu il y a un an. Peu de temps après, le docteur Carlos Lopez-Vallé a pris sa retraite. Depuis un an, donc, le roulement du département n’est assuré que par deux chirurgiens, soit les docteurs David Boudana et Carla Ayala-Paredès. Curieusement, en visitant le site Internet du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean, le Dr Dignowity est toujours désigné comme le chef du département et Dr Lopez-Vallé est toujours inscrit comme un membre actif. Il faut également savoir que les deux chirurgiens plastiques de l’hôpital de Chicoutimi desservent également les autres hôpitaux de la région. 

« Pour la charge de travail, le ministère évalue à quatre le nombre de chirurgiens qu’il devrait y avoir dans la région. Après le décès du Dr Dignowity, ma collègue et moi avons dit qu’on pourrait se partager le travail à deux, mais pour environ trois mois. Pendant ce temps, nous demandions à la direction de recruter. Mais leurs efforts n’ont pas abouti. Ce n’est pas vraiment de la faute à la direction, le recrutement n’est pas facile. Il y a eu des candidats, mais aucun n’a accepté et les autres sont des candidats étrangers, ce qui entraîne de longs délais de deux à trois ans. Nous allons peut-être avoir un nouveau chirurgien à l’été 2018, mais malheureusement, je ne peux plus continuer », a admis Dr Boudana. 


«  Vous savez, quand on est de garde, on n’est pas là pour refaire une paire de seins. On est là pour reconstruire des membres et opérer des patients d’urgence.  »
David Boudana

Les plasticiens de Chicoutimi sont pratiquement les seuls spécialistes à effectuer des chirurgies de la main, que ce soit les opérations pour les tunnels carpiens ou les chirurgies de reconstruction de la main à la suite d’accidents. Ils sont également ceux appelés pour des chirurgies de reconstruction des tendons et de tissus. À titre d’exemple, en deux jours, le Dr Boudana avait opéré d’urgence cinq personnes à la suite de fractures. En plus de ses patients réguliers et des suivis. Les plasticiens sont également ceux qui reconstruiront des parties du corps à la suite d’un cancer de la peau, par exemple. Et si une personne est victime d’un grave accident laissant des séquelles physiques, c’est souvent un plasticien qui l’opérera. 

« On ne fait pas de chirurgies purement esthétiques pendant nos gardes », précise le chirurgien.

« Honnêtement, après une année de garde intensive, je ne suis plus capable de donner le meilleur de moi-même. Et les patients ont droit à des services optimaux. D’ailleurs, je tenais à informer la population, parce que les patients ne sont pas vraiment de bonne humeur non plus, lorsqu’ils attendent des semaines et des mois pour une opération. Ils ont le droit de savoir », explique Dr Boudana. 

Voyant que le recrutement semblait ardu, le chirurgien a demandé au ministère que des médecins soient dépêchés à Chicoutimi en remplacement. Par exemple, un chirurgien de Montréal aurait pu venir faire quelques semaines ici, sans s’y établir. « Cette demande a été refusée. J’ai été très surpris, car ce genre de pratique se fait dans d’autres spécialités. Mais on nous a dit qu’il n’y avait pas de candidats de dépannage », déplore le chirurgien, qui a d’ailleurs rencontré la direction de l’hôpital de Chicoutimi plus tôt cette semaine. 

Il a noté une grande compréhension. 

« La direction est tout à fait d’accord sur le fait que les conditions d’accès aux soins des patients sont mauvaises et que les conditions de pratique sont difficiles. Ils comprennent mon souhait de faire réagir et peut-être faire avancer les choses plus rapidement en démissionnant », a indiqué Dr Boudana, qui a pris la route pour Montréal, vendredi, espérant rencontrer des candidats potentiels. 

Les soins écopent

Selon le chef du département de chirurgie plastique de Chicoutimi, Dr David Boudana, plusieurs patients ne sont pas vus dans des délais raisonnables actuellement. Et la qualité des soins n’est pas aussi bonne qu’elle devrait l’être.

«Il y a présentement des patients qui se perdent dans la nature ou qui sont vus plus tard. Ça ne devrait pas être comme ça de nos jours. Nous sommes à la presse tout le temps et je me réveille en craignant de commettre des fautes. Ce n’est pas normal. Je me sens coupable d’abandonner, mais je ne peux juste plus continuer dans ces conditions», affirme le Dr Boudana, qui continuera d’exercer dans sa clinique privée. Il continuera également de réaliser des opérations couvertes par la Régie, comme celle des tunnels carpiens ou des reconstructions mammaires à la suite d’un cancer. Mais il ne le fera plus à l’hôpital, mais plutôt à sa clinique privée de la rue Racine. 

Jours de garde et attente

Certains jours ne sont actuellement pas couverts par un chirurgien de garde, faute de ressources. «Nous avons une entente avec le CHUL de Québec, s’il y a des urgences ces jours-là, les patients peuvent y être transférés. Mais ça ne fonctionne pas aussi bien que ça devrait. Par exemple, il y a quelque temps, un homme s’est présenté à l’urgence avec un doigt coupé. Il n’y avait personne de garde ici. L’hôpital a appelé Québec, où on a répondu que ce n’était pas urgent et que le patient pouvait attendre de me voir lundi matin. Lorsque je suis arrivé le lundi, l’homme souffrait d’une infection. Je lui ai prescrit des antibiotiques, mais ça aurait pu finir en amputation», affirme le Dr Boudana. 

Le chirurgien a d’ailleurs l’impression que les régions du Québec sont défavorisées au point de vue de la santé comparativement aux grands centres. 

«On a demandé un ergothérapeute pour la rééducation à la suite d’opération. On nous l’a refusé, alors que c’est un besoin. Je ne dis pas que le gouvernement ne fait que de mauvaises choses, l’abolition des frais accessoires, notamment, est excellente. Mais lorsqu’on regarde le nouveau CHUM de Montréal, ça n’a pas vraiment de bon sens. C’est magnifique, je l’ai visité. Mais pendant ce temps, à Chicoutimi, on manque de pansements», note le chirurgien.

Le Parisien d’origine est arrivé au Saguenay-Lac-Saint-Jean en 2012. D’abord bien motivé à donner un second souffle au département de chirurgie plastique de Chicoutimi, le Dr Boudana n’en peut maintenant plus et réclame des mesures. Il quittera l’hôpital en janvier. 

«C’est un peu un ultimatum que je lance. Je me sens coupable et j’aimerais mieux ne pas le faire, mais je n’ai plus le choix», laisse tomber le chirurgien. 


« Je ne dis pas que le gouvernement ne fait que de mauvaises choses, l’abolition des frais accessoires, notamment, est excellente. Mais lorsqu’on regarde le nouveau CHUM de Montréal, ça n’a pas vraiment de bon sens. C’est magnifique, je l’ai visité. Mais pendant ce temps, à Chicoutimi, on manque de pansements.  »
David Boudana

Une situation urgente et prioritaire, confirme le CIUSSS

La direction du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean confirme que la situation du département de chirurgie plastique est prioritaire. La direction promet que les efforts sont faits, mais que le recrutement est extrêmement difficile. 

Joint par Le Progrès, le responsable des communications du CIUSSS, Jean-François Saint-Gelais, a affirmé que la situation était urgente et prioritaire, puisque le département roule à effectif réduit depuis un an et qu’un seul chirurgien sera en place, puisque le chef a annoncé sa démission.

«C’est une situation qui n’est vraiment pas facile, autant pour les patients que pour les chirurgiens. Nous sommes présentement à tenter d’établir ce qu’on appelle des corridors de services entre nous et d’autres établissements du Québec. Au niveau du recrutement, les efforts sont faits, mais c’est vraiment très difficile. Surtout qu’il y a une urgence présentement. Nous avons bon espoir que les choses changent, mais je préfère être honnête. Il y a actuellement des discussions, mais rien encore de confirmé», a expliqué Jean-François Saint-Gelais.