Parce que je suis comme ça

Eve-Marie Fortier
Eve-Marie Fortier
Le Quotidien
LETTRE OUVERTE / Vous savez, lorsque nous sommes adolescents, nous nous questionnons quant à plusieurs sphères. Certains de ces questionnements sont assez légers ; d’autres sont plutôt bien ancrés. Il n’est toutefois pas possible de calculer le poids exact de ces questionnements sur les épaules de chacun. Alors que certains vivent de gros stress lorsque vient le temps de choisir leur future carrière, d’autres vivent cette pression lorsque vient le moment de développer une relation intime. Peu importe la sphère touchée, il est extrêmement difficile de répondre à ces interrogations qui semblent parfois si existentielles.

J’avais 14 ans. J’étais en secondaire 4. Une période assez typique pour se questionner. Mes amies étaient pour la plupart en couple, ou du moins à la recherche du grand amour digne des ressentis adolescents. Moi, j’étais simplement bien avec mes amies. Peut-être même un peu mieux avec certaines d’entre elles.

J’avais 15 ans. J’étais en secondaire 5. Je ne savais pas quoi choisir comme métier pour l’année suivante, mais ce n’était pas tellement grave, puisque le cégep permet d’y réfléchir encore deux ans grâce à plusieurs préuniversitaires très intéressants. Je n’avais par contre toujours pas rencontré de garçon et je me sentais toujours aussi proche de certaines de mes amies. Ce n’était pas grave ; j’étais jeune. Ça arrive de ne pas avoir rencontré l’amour à 15 ans, puis c’est normal de se sentir aussi impliquée avec ses amies de filles.

J’avais 16 ans. J’étais à ma première année de cégep. Mes amies du secondaire étaient en couple avec les mêmes garçons depuis déjà quelques années. Elles ressentaient des papillons lorsqu’ils leur proposaient une sortie romantique. Elles ressentaient des papillons lorsqu’elles regardaient le coucher de soleil main dans la main et le monde autour semblait s’arrêter. Je commençais à avoir envie de connaître ces sentiments, moi aussi.

J’avais 17 ans. J’étais à ma dernière année de cégep. Je commençais à rencontrer quelques garçons, plusieurs même. Ils n’étaient pas assez émotifs, pas assez respectueux de mon rythme et n’avaient rien à dire. Est-ce qu’ils n’étaient réellement pas assez émotifs ? Est-ce qu’ils n’avaient réellement rien à dire ? Je ne sais pas. La seule chose que je sais, c’est que parallèlement à ça, j’étais toujours aussi bien auprès de certaines amies, puis je n’avais pas envie de passer plus de temps qu’il faut auprès des garçons.

J’avais 18 ans. J’entamais mon parcours à l’université. J’étais dans un programme que j’adorais, mais je sentais que quelque chose clochait. Ce n’était pas grave ; rien n’était coulé dans le béton. Une année d’école n’est jamais une année perdue. J’avais 18 ans et je n’avais toujours pas eu de coup de foudre pour un garçon. Peut-être que je n’avais simplement pas rencontré le bon ? Je continuais à essayer, mais je commençais tranquillement à comprendre… Est-ce que c’était possible que j’aime les filles ? Non, ce n’était pas possible. Ce n’était surtout pas normal. Une fille, c’est censé être bien dans les bras d’un garçon. Pourquoi est-ce aussi naturel pour mes amies alors que c’est si étouffant pour moi ?

Je sortais au restaurant et chaque fois que je regardais un couple, je me demandais si je préférais être à la place du garçon ou de la fille. Je sortais au centre commercial et je me posais toujours la même question. Je commençais tranquillement à parler de ce questionnement avec les personnes en qui j’avais le plus confiance, mais je commençais aussi à être fâchée envers les garçons. Fâchée que ce soit aussi normal pour eux d’aller vers les filles. Peut-être avais-je besoin d’un peu d’aide ? Bien sûr que j’avais besoin d’aide ! Vivre un questionnement aussi vital ne peut être répondu en claquant des doigts.

J’avais 19 ans. Je commençais ma première année d’université dans le programme auquel j’avais toujours rêvé. Autant j’étais satisfaite au niveau professionnel, autant j’étais mélangée au niveau personnel. Je développais toutefois une certaine confiance en moi. Je continuais à voir des garçons, au cas où j’en rencontrerais un qui illuminerait mon questionnement, mais je commençais également à discuter en ligne avec des filles. Étais-je prête à me rendre jusqu’à une rencontre en personne ? Je ne crois pas.

J’avais 20 ans. J’étais à ma deuxième année de baccalauréat. Mon entourage proche commençait à être au courant de mon questionnement. Une fille est entrée dans ma vie et le questionnement a fini par se répondre par lui-même. J’ai compris que ce n’était pas en regardant un coucher de soleil main dans la main avec un garçon que les papillons allaient se développer. C’est plutôt en regardant une fille directement dans les yeux que j’allais y arriver et que le monde autour de moi allait arrêter de tourner.

J’avais 21 ans. J’entamais ma dernière année d’université. Ma première relation amoureuse prenait tout juste fin. Comme dans toute rupture, certains questionnements font surface. J’avais 21 ans et je me questionnais à nouveau. Je savais désormais que j’aimais les filles et que j’aimais les sentiments qu’elles me faisaient ressentir, mais peut-être qu’un garçon pourrait aussi y arriver ? J’ai donc décidé d’entrer en contact avec un garçon. Étrangement, pour la première fois, je sentais une certaine connexion. Peut-être n’avais-je simplement jamais rencontré un garçon avec qui ça cliquait ?

Puis, soudainement, un poids énorme s’est enlevé de mes épaules. Non, je n’étais pas en amour avec lui. Je l’ai compris assez rapidement. Mais je comprenais surtout que je n’étais pas en compétition avec lui. Je comprenais enfin qu’il était possible pour moi de développer un lien avec les garçons sans que ce soit amoureux et que je n’avais pas à être fâchée contre eux. Je comprenais enfin que je n’étais pas en amour avec les filles parce que les garçons ne sont pas émotifs et n’ont rien à dire ; je suis en amour avec les filles parce que je suis comme ça.

J’ai 22 ans. Je suis toujours en train de poursuivre ma dernière année d’université. Je sais quel sera mon métier et je sais que je serai auprès d’une fille plus tard. Les années derrière moi n’ont pas été de tout repos, mais chaque personne rencontrée a eu son importance. Je suis chanceuse d’avoir été aussi bien entourée, aussi bien acceptée. Vous savez, ce questionnement est beaucoup plus fréquemment vécu qu’on le croit. La prochaine fois que vous souhaiterez savoir si une jeune fille de 14 ans a un amoureux, pourquoi ne pas lui demander si elle a quelqu’un dans sa vie ? Peut-être l’aiderez-vous ainsi à mieux comprendre et qu’elle sera plus à l’aise de vous répondre qu’elle n’a pas un copain, mais qu’elle a plutôt une copine.