Les berges de l’île Boulianne ont reculé de 40 mètres par endrois depuis 2001.

Parc national de la Pointe-Taillon: 2 M$ contre l’érosion des berges de l’île Boulianne

Le gouvernement du Québec investira deux millions de dollars pour protéger les berges de l’île Boulianne contre l’érosion dans le parc national de la Pointe-Taillon, lesquelles ont reculé de 40 mètres par endroits depuis 2001. Cet investissement permettra non seulement de développer davantage l’expérience touristique, mais aussi de maintenir l’intégrité de l’île, qui constitue une barrière de protection naturelle pour le parc national.

« C’est quasiment un miracle, un cadeau du ciel », soutient François Guillot, le directeur du parc national de la Pointe-Taillon, en faisant référence à l’annonce du financement de 2 M $ du gouvernement du Québec, d’abord annoncée lors du budget de 2018. À l’époque, l’annonce officielle du gouvernement libéral de Philippe Couillard avait été annulée, à quelques mois du déclenchement des élections. Selon certains acteurs du milieu, l’annonce aurait pu nuire à Philippe Couillard, étant donné que des résidences sont en danger à cause de l’érosion sur la pointe Langevin, à quelques kilomètres à peine de l’île Boulianne.

Selon François Guillot, il était grand temps d’agir, car l’érosion fait reculer les berges de deux mètres par année à certains endroits. « On considère qu’elle sert de bouclier pour protéger toutes les zones humides sur la pointe Taillon, qui sont très riches d’un point de vue de la biodiversité », dit-il.

Lors des tempêtes automnales, l’île bloque, en grande partie, les vents et les vagues qui pourraient atteindre le secteur des chenaux, à l’extrémité ouest de la pointe Taillon. « C’est un des secteurs les plus riches du lac Saint-Jean, estime le directeur du parc, car on y retrouve un important milieu humide, qui abrite plusieurs orignaux, qui agit comme une pouponnière pour plusieurs espèces de poissons, en plus d’être une aire de migration prisée de nombreux oiseaux. »

Pour constater l’état de la situation, Le Progrès a accompagné François Guillot et Serge Gauthier, garde-parc et technicien en milieu naturel pour le parc national depuis 39 ans, lors d’une excursion en kayak autour de l’île.

Du côté de l’île à l’abri du vent, vers Péribonka, les rives semblent en bonnes conditions. En 2006, le parc a installé un camping de six emplacements dans le secteur, mais il y a beaucoup plus à faire pour tirer le plein profit de l’endroit. « On n’a jamais voulu trop investir avant de protéger l’île de l’érosion », remarque François Guillot.

Les berges de l’île Boulianne ont reculé de 40 mètres par endrois depuis 2001.

Bouleaux déchaussés ou morts

Dès que l’on dépasse la pointe qui donne sur le lac Saint-Jean, on comprend pourquoi le parc n’a pas investi, car on peut rapidement apercevoir l’impact dévastateur de l’érosion sur les rives, alors que des centaines de bouleaux sont déchaussés ou morts debout. « Depuis 2001, on a perdu 40 mètres à certains endroits », commente Serge Gauthier, en pointant un arbre noyé qui était bien au sec lors de son passage l’an dernier.

Pour bien comprendre pourquoi l’île s’érode autant, François Guillot fait un rappel historique. Lorsque l’Alcan a cédé l’île Boulianne et tout le territoire englobé du parc national de la Pointe-Taillon au gouvernement, dans les années 1970, dans le but d’en faire une aire de conservation, l’entreprise s’est dégagée des responsabilités liées à l’érosion. Malgré cette clause, Alcan, puis Rio Tinto, a tout de même investi plusieurs centaines de milliers de dollars pour protéger les habitats sensibles qui pouvaient être menacés sur la pointe Taillon, mais aucun travaux n’ont été faits sur l’île Boulianne, qui n’est pas considérée comme tel.

Les berges de l’île Boulianne ont reculé de 40 mètres par endroits depuis 2001. Des centaines de bouleaux sont déracinés par l’action des vagues.

Par exemple, des travaux ont été faits pour protéger le lac Askeen en 2013, car il n’y avait plus qu’une petite dune de sable, de moins de 10 mètres, qui protégeait le milieu humide. Les travaux d’enrochement, alors proposés par Rio Tinto Alcan (RTA), avaient toutefois été refusés par Pêches et Océans Canada, car ce type de travaux pouvait nuire à la faune aquatique. La technique d’îlots de pierres déversées, qui consiste à répandre des tas de roches de manière décalée sur la plage, a alors été utilisée, et le projet a été réalisé par RTA et le gouvernement du Québec.

En visitant le site, François Guillot se réjouit de l’efficacité de la technique expérimentale, qui permet de diminuer la force des vagues et de conserver la plage. De plus, la technique des épis en éventail a aussi démontré son efficacité ailleurs dans le parc.

Le directeur estime que différentes techniques devront être utilisées pour protéger l’île Boulianne, tout en maintenant l’aspect naturel du site. « On ne sait pas encore quels ouvrages devront être faits, mais on veut absolument miser sur des infrastructures qui vont permettre de garder notre plage », soutient l’homme, qui travaille sur ce projet depuis plus de 10 ans.

L’appel d’offres pour les services professionnels sur les plans et devis sera lancé à l’automne. Les résultats de l’étude devraient être connus au printemps prochain, et le projet sera alors soumis au ministère de l’Environnement pour approbation. Si tout est conforme, le début des travaux est prévu à l’hiver 2021, mais si l’ampleur des travaux requiert des audiences publiques, le projet serait alors retardé d’un an. Pour parvenir à enrocher l’île Boulianne, un chemin de glace de 20 kilomètres devra être construit à partir de l’accueil du parc, dans le cadre du plus gros projet de stabilisation des berges qui n’est pas mené par Rio Tinto, mais plutôt par le gouvernement du Québec.

Les îlots de pierres déversées permettent de protéger les rives et de conserver la plage.

+

UN PARC POUR ATTEINDRE LA CIBLE DE 100 000 VISITEURS

Avec la protection et la mise en valeur de l’île Boulianne et l’ajout des îles de Saint-Gédéon, le parc national de la Pointe-Taillon pourra offrir un vaste réseau d’îles à explorer pour faire rêver les visiteurs, estime son directeur, François Guillot.

« Dès l’an prochain, on pourra commencer à offrir de l’hébergement sur les îles de Saint-Gédéon », dit-il. Si les îles font rêver pour s’évader, c’est dans le secteur de Saint-Gédéon que se feront les plus gros investissements, car le parc compte y installer un camping de plus de 70 emplacements.

En continuant la balade en kayak, François Guillot a invité Le Progrès à faire le tour de l’île pour montrer quel type d’expérience touristique il souhaite développer au cours des prochaines années. « Une fois protégée de l’érosion, on pourra passer à la mise en valeur de cette île-là, dit-il. Notre camping sur l’île est bien, mais il est loin de créer l’effet ‘‘wow’’ que l’on veut amener en implantant un autre camping qui offrira une superbe vue sur le lac Saint-Jean, en donnant l’impression d’être seul au monde. » 

Après avoir accosté, on part explorer certains sites qui laissent présager un fort potentiel de développement. « Avec l’ajout des îles de Saint-Gédéon, on va développer un parc d’îles unique au Québec », insiste François Guillot, en regardant tout le potentiel à développer. 

En circulant entre Saint-Gédéon et la pointe Taillon, les pagayeurs auront ainsi accès à tout un chapelet d’îles permettant de faire des séjours de longue durée en kayak, en canot ou en planche à rame.

Cet ajout permettra de consolider la croissance du parc, qui a vu sa clientèle augmenter de 40 % en 10 ans, passant de 47 000 visiteurs en 2008 à 79 000 visiteurs en 2018. Il faut dire que le parc a connu une croissance de 25 % juste l’an dernier, notamment grâce aux chaudes températures, estime François Guillot, qui croit que le parc gagne en notoriété. « Avec l’ajout du secteur du camp de Touage [à Saint-Gédéon] et des îles, on prévoit accueillir plus de 100 000 visiteurs au cours des prochaines années », conclut le directeur du parc. 

+

UN PATRIMOINE À METTRE EN VALEUR

Au-delà de ses belles plages de sable, l’île Boulianne est aussi un site patrimonial important, car c’est à cet endroit qu’un des premiers complexes d’agriculture industrielle s’est implanté au Saguenay–Lac-Saint-Jean, lorsqu’en 1905, le français Paul-Augustin Normand a acheté 1500 acres de terre. 

Pour cultiver 200 acres de culture, 230 acres de pâturages et 500 acres en forêt, il comptait alors 125 personnes. Aujourd’hui, on retrouve encore les vestiges de la grange-étable de 150 pieds qu’il exploitait. À l’époque, Paul-Auguste Normand avait par ailleurs embauché Onésime Tremblay, le président du comité de défense des cultivateurs lors de la Tragédie du Lac-Saint-Jean, comme gestionnaire de son domaine. Le domaine a par la suite été vendu à Auguste Gagné, en 1908, qui en vendra la moitié, quelques années plus tard, à Joseph Boulianne, l’homme qui a donné son nom à l’île. 

Après le rehaussement des eaux en 1926, la ferme sera graduellement abandonnée, et la nature reprendra ses droits sur la majorité de l’île, où l’on retrouve encore quelques pâturages. Le parc national de la Pointe-Taillon compte mettre en valeur ce volet patrimonial après les travaux de protection contre l’érosion.