Moins de 10% de la truite consommée au Québec provient de la province. Le Pérou et le Chili font partie des plus importants fournisseurs de ce poisson sur les tablettes.
Moins de 10% de la truite consommée au Québec provient de la province. Le Pérou et le Chili font partie des plus importants fournisseurs de ce poisson sur les tablettes.

Paradis de la pêche; parent pauvre de l'élevage 

Laura Lévesque
Laura Lévesque
Le Quotidien
À moins d’être un pêcheur ou d’en connaître un, il est difficile de déguster un poisson québécois. Rares sont les poissonneries et restaurants qui offrent des produits pêchés dans la province.

« Notre truite vient du Pérou. Je n’en ai jamais du Québec. Du reste du Canada, oui, mais pas du Québec », confirme la poissonnière d’une grande chaîne d’alimentation, questionnée par Le Progrès.

Une visite dans deux autres épiceries, de différentes bannières, a permis de faire le même constat : aucun poisson québécois ne se trouvait sur les tablettes.

La grande majorité des poissons consommés par les Québécois sont en effet importés. Une incohérence, alors que 22 % de la province est recouverte d’eau, déplore Grant Vandenberg, professeur au Département de sciences animales de l’Université Laval.

« Le Québec produit 7 % de la truite consommée ici. C’est ridicule. D’autant plus que les pays qui fournissent ce produit vivent des enjeux majeurs d’approvisionnement en eau, alors qu’ici, ce n’est pas un problème », pointe l’expert.

Les facteurs expliquant la faiblesse de l’industrie de l’élevage au Québec sont multiples, mais il faut remonter aux années 90 pour comprendre sa chute.

Un lac dans l’Outaouais avait été lourdement pollué par un producteur, provoquant une tempête médiatique et forçant le gouvernement québécois à mettre en place des règles plus strictes, les plus sévères du pays. « L’industrie s’est fait pointer du doigt à cette époque. Le lac n’avait pas été capable d’absorber les rejets de phosphore. Le lac était devenu vert. Le problème est devenu politique, et il y a eu moratoire sur moratoire. On ne délivrait plus de permis. Donc, alors que tous les pays voyaient leur industrie prendre de l’expansion, ici, ça a freiné la production. Le Québec a finalement passé à côté de cet engouement pour l’élevage commercial », rappelle l’expert du monde piscicole.

Difficile maintenant de concurrencer avec les autres pays ou provinces qui ont des règles moins strictes et qui ont développé une expertise.

Dans plusieurs régions du Québec, il n’existe aucun éleveur de poissons destinés aux épiceries et aux restaurants.

La plupart des établissements piscicoles de la province se retrouvent en Estrie et au Bas-Saint-Laurent. Mais ils sont seulement quelques dizaines à se spécialiser dans le marché de table. Ils se concentrent plutôt sur l’ensemencement de plans d’eau, comme Salmotherm, seule entreprise piscicole du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

« Pour nous, pas question de faire du poisson de table. C’est bien trop compliqué au Québec avec toutes les normes, les exigences. Avant, c’était possible, mais plus maintenant », lance d’emblée le copropriétaire de l’entreprise située à Saint-Félicien, André Bélanger, qui oeuvre dans le milieu depuis les années 80.

Ainsi, il est impossible, pour les consommateurs, de goûter un poisson du Saguenay–Lac-Saint-Jean dans un restaurant ou d’en acheter dans une épicerie.

Une industrie verte

Les producteurs du Québec peuvent du moins se targuer d’être les plus propres au monde. La province interdit l’élevage de poissons en cage, alors qu’il est autorisé partout ailleurs, même en Ontario. L’élevage est donc uniquement permis en bassin, normalement installé près d’un cours d’eau.

« C’est sûr que la production terrestre coûte plus cher. Il y a plus d’infrastructures. Pourquoi le Chili est-il devenu un leader mondial ? Les règlements sont moins stricts qu’ici et les coûts de main-d’oeuvre des intrants sont aussi moindres. La mondialisation alimentaire a joué en leur faveur », indique M. Vandenberg, qui siège également à la Table filière de l’aquaculture en eau douce du Québec (TFAEDQ).

L’industrie piscicole a aussi souffert d’une injustice par rapport aux autres productions animales et agricoles au Québec. « Il est facile de mesurer le rejet de phosphore avec le système terrestre d’élevage. L’eau entre dans le tuyau et sort dans l’autre. Mais on ne peut pas mesurer de cette façon chez les autres productions animales et agricoles, alors qu’on le sait qu’ils ont des impacts sur les cours d’eau. On se bat donc avec un bras en arrière du dos. Est-ce que c’est juste ? Non, mais ça risque de nous aider à long terme, car le Québec aura l’industrie piscicole la plus écoresponsable au monde », croit le professeur.

Le gouvernement a d’ailleurs annoncé son intention de doubler la production de truites de table au Québec dans les prochaines années, ce qui réjouit l’industrie. Plusieurs projets sont d’ailleurs en cours pour que les producteurs puissent réduire davantage les rejets de phosphore dans la nature.

La truite est l’espèce la plus appréciée pour l’élevage, alors que le doré est plus difficile à reproduire en masse.

La grande majorité des poissons consommés par les Québécois sont importés. Une incohérence, alors que près du quart de la superficie de la province est recouverte d’eau, déplore Grant Vandenberg, professeur au Département de sciences animales de l’Université Laval.

« Le MAPAQ (ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec) comprend qu’il y a un intérêt pour l’achat local. Des programmes devraient être mis de l’avant. Il y a aussi de nouvelles technologies qui coûtent plus cher, mais qui pourraient même permettre de faire de l’élevage en pleine ville, notamment avec des systèmes de recirculation d’eau. Nous travaillons également sur de la moulée à très faible teneur de phosphore. Le but, c’est de couper à la source », dévoile M. Vandenberg.