Sabrina Tremblay, professeure au Département des sciences humaines et sociales de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et coordonnatrice par intérim du Groupe de recherche et d’intervention régionales (GRIR)
Sabrina Tremblay, professeure au Département des sciences humaines et sociales de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et coordonnatrice par intérim du Groupe de recherche et d’intervention régionales (GRIR)

Quand la COVID-19 fait pousser des carottes dans votre jardin

L’auteure de ce texte, Sabrina Tremblay, est professeure au Département des sciences humaines et sociales de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et coordonnatrice par intérim du Groupe de recherche et d’intervention régionales (GRIR). Ses champs d’intérêt principaux sont l’intervention collective, le développement local, le développement social, l’empowerment des individus et des communautés et l’économie sociale.

Ces dernières semaines, certains événements nous ont fait réaliser à quel point nous étions devenus dépendants des produits des autres pays. Le cas du matériel médical – masques N95, blouses médicales, etc. – ainsi que les problèmes d’approvisionnement pour certaines denrées alimentaires – farine, levure et viandes – ont fait la une des journaux à plusieurs reprises. Comment expliquer cette situation ?

Plusieurs réponses existent, mais la piste de l’hypermondialisation est intéressante à explorer. Je pourrais vous présenter quantité de statistiques pour vous démontrer à quel point notre économie est devenue intriquée et dépendante de celles des autres pays, mais je me contenterai plutôt de vous résumer l’hypermondialisation par ce paradoxe : nous produisons plus que jamais et pourtant, nous consommons de moins en moins ce que nous produisons ! Corollaire : nous consommons de plus en plus mal, car nous produisons de plus en plus... mal.

Ce constat aurait dû nous mettre la puce à l’oreille depuis longtemps. À dire vrai, cela fait quelques décennies que les lanceurs d’alerte, tels que les altermondialistes, les antidéveloppementistes et les écologistes, sont au front. On sait qu’au niveau socio-économique, les promesses d’une richesse pour tous ne se sont pas concrétisées. L’écart entre les ultras riches et les ultras pauvres s’est creusé de façon tout à fait indécente, même si les conditions de vie et l’état de santé des populations – infantile et maternelle, surtout – se sont améliorés dans plusieurs coins du monde. Hélas, cette invasion des capitaux étrangers s’est accompagnée d’une uniformisation culturelle. Alors qu’on promettait la diffusion égalitaire de toutes les cultures, nous avons assisté à l’occidentalisation du monde.

Au niveau environnemental, le bilan est encore plus lourd : introduction d’insectes ravageurs ou de maladies dans les écosystèmes locaux, exploitation éhontée des ressources naturelles, déforestation du bassin amazonien, surexploitation et disparition graduelle des terres les plus fertiles, pollution, changements climatiques et j’en passe. Sans doute vous demandez-vous comment, individuellement, on peut agir pour contrer les effets délétères de la mondialisation ? La réponse courte vous décevra sûrement : rien. Zéro. Nada. La réponse plus élaborée vous conviendra probablement davantage : plusieurs choses en fait, mais à une condition... que votre JE se transforme en NOUS. Explorons davantage ces possibilités.

La consommation locale comme stratégie de changement social

L’un des problèmes avec la mondialisation est que beaucoup de biens que nous consommons ne sont pas produits à proximité. Cela a un impact direct sur le développement des régions, tant du point de vue économique que social. En effet, sans relation de proximité – ou de proximité dans les relations, si vous préférez –, il n’y a pas de projet commun, pas de mobilisation, pas d’engagement, pas de NOUS. Les collectivités implosent alors ; certaines disparaissent dans l’indifférence générale.

L’une des stratégies pour contrer cela est de miser sur l’achat local. Or, il ne se limite pas au simple acte de payer pour un bien produit à proximité. C’est aussi le moment de parler avec le producteur, d’échanger des potins locaux, de faire du réseautage ; bref, de créer et de densifier les liens sociaux. Acheter localement devient un acte politique. C’est remettre en question un mode de fonctionnement qui a été imposé de l’extérieur. Comme le dirait l’économiste John Friedman, l’achat local, c’est infléchir le courant dominant en refusant des compromis sur la culture et l’identité locale. Acheter localement est aussi un acte écologiquement responsable, puisque nous réduisons notre empreinte écologique. Le NOUS prend alors tout son sens. Acheter localement devient un projet collectif, mobilisateur. Cela dit, si une telle démarche prend naissance à l’échelle locale, elle ne peut se terminer là. En effet, pour que cela devienne une nouvelle norme sociale, il faut un soutien de nos élus et de l’État central.

Certains biens de consommation sont plus faciles que d’autres à produire et à acheter localement. C’est le cas des produits alimentaires. Mieux encore, il est possible de faire de l’autoproduction ! On remarque d’ailleurs que depuis ce printemps, plusieurs personnes ont décidé de se lancer dans l’aventure du potager familial. Certaines ont même poussé l’expérience jusqu’au poulailler domestique. Beaucoup mettront en doute la capacité de ces nouveaux jardiniers amateurs – ou aspirants agriculteurs, à votre choix – de mener à bien leur projet. Mais il n’en demeure pas moins que du point de vue du développement des savoirs, du savoir-faire et du sentiment de compétence, ces projets d’autosuffisance, si mineurs soient-ils, sont une excellente nouvelle. Mais surtout, il y aura chez plusieurs personnes une prise de conscience des enjeux entourant l’alimentation. Et c’est précisément là que le changement social pourra se produire. 

Il ne débarquera pas du jour au lendemain, précédé par des crieurs publics et une fanfare. Il prendra racine silencieusement dans chacun de nos jardins, champs ou balconnières. Il se concrétisera dans chaque tomate récoltée le matin avant d’aller au boulot ou dans chaque oeuf cueilli par un enfant, émerveillé par sa chaleur résiduelle. Il deviendra la norme quand l’ail venant de Chine ou les fraises fades et vulgaires du mois de février demeureront sur les tablettes des supermarchés. 

Le changement social ne s’imposera pas ; nous le cultiverons. 

Pour agir contre les effets négatifs de la mondialisation en cette période de pandémie, je vous invite à semer le changement social dans votre jardin. Commencez donc par les carottes ; elles sont assez faciles pour une première expérience !