Le savoir de la littérature

On entend parfois dire que l’université est une tour d’ivoire, à l’écart sinon à l’abri des réalités sociales, comme si les ponts étaient coupés entre le monde académique et la société. Peut-être était-ce le cas à une époque ; mais cette situation prévaut-elle encore aujourd’hui ?

L’auteur de cette chronique est Nicolas Xanthos, professeur au Département des arts et lettres de l’UQAC.

Professeur de littérature, je connais bien cette version des deux solitudes ; mais je sais aussi que, même dans le cas des études littéraires, le lien avec la société n’a jamais cessé d’être, et se veut aujourd’hui plus fort, et peut-être plus nécessaire, que jamais.

Bien entendu, on n’attendra pas de la littérature une rentabilité économique ou la « création de richesses ». Mais réduire une société à sa seule dimension économique revient à l’amputer de ce qu’elle est : non pas une somme de « payeurs de taxes » insatisfaits ; mais avant tout une diversité d’individus – jeunes ou non, hommes ou femmes, riches ou pauvres, en santé ou malades, etc. – qui cherchent à cohabiter pacifiquement, à partager des manières de voir, à se donner la chance de réaliser leurs ambitions, à être heureux, autant que possible. Cette recherche est parfois un défi ; elle est toujours une nécessité.

Et la littérature ? Ce qui en elle me fascine et me touche, et sur quoi je travaille, est sa manière de donner à voir et à comprendre. 

En présentant un personnage que la société enchante ou accable, elle dit quelque chose de ce lien compliqué qui nous unit aux autres ; en présentant un personnage à la recherche de son passé, elle nous entretient du temps et de la mémoire ; en présentant un personnage qui porte en terre un être cher, elle nous éclaire sur les sentiments et le deuil. 

Toutes les expériences, petites ou grandes, claires ou obscures, qui font nos vies, la littérature en parle, et de multiples façons ; elle les rend visibles à travers le destin des personnages et elle les rend compréhensibles en montrant, par l’histoire racontée, les raisons, les effets, les dangers, les nécessités, les valeurs. 

J’aime voir un roman comme une réflexion, incarnée dans une histoire et des personnages, sur la complexité de ce que nous sommes et faisons, du plus intime et secret en nous jusqu’à nos actions politiques ou culturelles. Plus encore, chaque roman donne à voir et à comprendre à sa manière : la littérature n’impose aucun dogme auquel jurer fidélité ; elle multiplie plutôt les expériences représentées et les manières de les connaître. 

Un roman parlera précisément de ce que nous vivons comme nous le vivons, un autre en parlera d’une manière qui ne nous est pas familière ; mais, en nous aidant à mieux saisir ce que nous expérimentons ou en nous montrant d’autres façons de voir et de penser, la littérature augmente notre connaissance de nous-mêmes et enrichit notre capacité à envisager des expériences semblables ou différentes à la nôtre.

On est loin, alors, de la tour d’ivoire. La littérature est un vaste savoir sur soi, sur les autres, sur le monde qui est le nôtre. 

Elle pluralise les conceptions de l’être humain, affine notre intelligence de ce que nous expérimentons au quotidien, accroît notre sensibilité à d’autres possibles. 

Dans sa diversité, elle dit toutes les vies et le tout des vies. Elle reconnaît notre réalité, et nous rend plus disposés à reconnaître en retour des expériences qui ne sont pas les nôtres.

Étudier la littérature, c’est alors tout sauf se couper du monde. C’est à la fois reconnaître que la vie des gens et des sociétés est parfois confuse, obscure, troublée ; et croire que, dans le destin des personnages de fiction, on peut trouver des moyens de comprendre davantage les événements de l’existence individuelle ou collective, et d’y réagir. 

Ne nous leurrons pas : l’étude d’un roman n’est pas la panacée ; elle ne guérit rien d’incurable et ne protège pas contre les mauvais jours. Mais les œuvres littéraires sont, à leur échelle et à leur manière, autant de possibilités de connaissance qui s’offrent à nous. Ne nous en privons pas.