Benoit Melançon
Benoit Melançon

Jouer à faire un film

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Le Quotidien
PAGE UQAC / De gros camions stationnés en file indienne, entourés d’équipement lourd et d’une multitude de câbles électriques, avec de nombreux techniciens qui s’activent au son incessant des walkies-talkies… Pour ceux qui ont déjà observé un plateau de tournage, il est clair qu’il ne s’agit pas d’un jeu, mais plutôt d’un labeur de grande envergure. Plus jeune, j’ai eu la chance de travailler en cinéma, et je me souviens que je ne dormais pas beaucoup ! Aujourd’hui, j’enseigne l’analyse filmique et la préparation visuelle – ou « prévisualisation » – à l’École NAD de l’UQAC, une référence en matière de formation en infographie 3D au Québec. Quand mes activités me mènent vers le septième art, je ne porte plus de bottes de travail, et il m’arrive de « filmer » avec une manette de PlayStation... Pour moi et mes collègues spécialisés en effets visuels, en jeux vidéo ou en design numérique, les liens entre le cinéma et le jeu ne sont pas atypiques, mais bien réels. Et ils deviennent de plus en plus concrets à mesure que le temps passe.

L’auteur de ce texte, Benoit Melançon, est professeur à l’École des arts numériques, de l’animation et du design (NAD) de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

Lorsqu’on observe l’industrie cinématographique montréalaise, il est tentant de considérer certaines étapes de la fabrication d’un film selon une perspective ludique, en particulier au moment où le scénario doit être envisagé pour la première fois sous forme d’images. Qu’il s’agisse d’un long métrage, d’une série télévisée ou d’une publicité, les créateurs ont alors plaisir à laisser libre cours à leur imagination et à faire preuve de spontanéité, comme s’il s’agissait d’un jeu. Au NAD, nous encourageons nos étudiants à réfléchir à leurs images selon leurs goûts et leur plaisir ; les compromis – il y en a toujours – viennent plus tard, à mesure que la réalité les rattrape, mais une fois que leurs idées ont commencé à prendre forme. Il est alors plus facile d’adapter leur vision artistique aux contingences de l’école, tout en s’assurant de respecter les normes de qualité propres à l’industrie.

Durant cette phase de préproduction, l’objectif est de concevoir une première version du film, une sorte de brouillon visuel qui sert à mieux préparer le travail à venir. C’est ce qui constitue cette fameuse prévisualisation, ou previs, prononcée « prévize », comme la surnomment nos voisins du sud. La previs peut prendre différentes formes, comme celle d’une bande dessinée (le scénarimage ou story-board) ou d’un film d’animation à l’apparence simpliste conçu en infographie 3D (l’animatique).

Les étudiants du NAD préfèrent l’animatique, mais les réalisateurs professionnels sont plus habitués au scénarimage, comme celui qu’on dessine sur une napkin de restaurant… Ça va vite, et ça ne nécessite qu’un simple crayon. À l’extrême, le metteur en scène peut choisir de déléguer la previs à un dessinateur ou à des infographes, qui vont lui bricoler une animatique selon ses indications. Chaque réalisateur a ses préférences: certains travaillent en solitaire, d’autres veulent s’en remettre à des subalternes qui pourront peut-être leur suggérer des améliorations, d’autres rejettent carrément la previs parce qu’elle tend à éliminer les heureuses surprises qui surgissent sur le plateau. Pour plusieurs créateurs, ces surprises font partie du jeu, et il serait dommage de s’en priver. Mais à l’inverse, ne pas préparer visuellement son film peut s’avérer problématique, voire même désastreux, si trop de problèmes se produisent pendant le tournage...

Comment un réalisateur peut-il créer un brouillon de son film avec des outils simples, en demeurant spontané et susceptible de faire des découvertes surprenantes ? Il y a quelques années, une réponse à cette question est venue de l’industrie vidéoludique: en adaptant les interfaces et les dispositifs des jeux vidéo à la pratique de la prévisualisation, voire à celle du tournage lui-même. La possibilité d’afficher des images photoréalistes en temps réel a des conséquences révolutionnaires pour un metteur en scène, qui peut ainsi interagir facilement avec une version virtuelle de l’univers de son film.

Par l’entremise de contrôleurs et de casques de réalité virtuelle, le réalisateur peut ainsi créer une animatique de son film dans un contexte qui s’apparente à un jeu vidéo. Il peut choisir de jouer seul ou avec ses collaborateurs traditionnels, tels que le caméraman, l’éclairagiste et les comédiens. Aucun d’entre eux ne connaît l’infographie 3D, mais c’est sans importance. Un tel jeu est accessible à tous, avec des interfaces qui demeurent simples et conviviales. Mieux encore, ces interfaces s’inspirent des outils en usage sur un véritable plateau de cinéma. Comme les techniciens qui l’entourent, le réalisateur « joue à faire son film ». Il crée une oeuvre dans un contexte peu coûteux, qui valorise la surprise et l’improvisation et où tout demeure possible.

Cette évolution technologique en suggère une autre plus subtile, celle des paradigmes de création cinématographique qui penchent vers les notions propres au jeu... Si le joueur-réalisateur joue au cinéma, que signifie alors de gagner ou de perdre ? Quelles sont les règles à respecter ? Et qu’en est-il de l’état d’esprit propre au joueur, ce que le ludologue Jacques Henriot appelle « l’attitude ludique » ? S’applique-t-elle au cheminement créatif du metteur en scène ? Autant de questions qui alimentent désormais nos recherches, alors que mes étudiants et moi-même cherchons à mieux comprendre comment jouer à faire un film.

Poursuivez la discussion sur le sujet sur Zoom, le lundi 30 novembre, à 19 h : uqac.zoom.us/my/quotidien