Le ministre de la Forêt, de la Faune et des Parcs, Luc Blanchette, entend défendre la juridiction du Québec sur la faune et mettra en garde le gouvernement canadien contre tout coup de force dans le dossier du caribou forestier.

«On ne perdra pas un emploi pour un caribou»

Le caribou forestier va devenir un enjeu constitutionnel. Le gouvernement du Québec entend plaider sa juridiction sur les espèces menacées pour barrer la route à Environnement Canada, qui a l’intention d’imposer un plan de rétablissement de cet ongulé, ce qui aurait des conséquences désastreuses pour l’industrie forestière.

« La prémisse de base est toujours la même. On ne perdra pas un emploi pour un caribou. Le gouvernement du Québec va protéger les travailleurs forestiers et les 60 000 familles qui vivent de cette industrie », a martelé le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Luc Blanchette.

Il voulait rassurer les maires et les syndicats qui ont relancé l’Alliance forêt boréale pour contrer la ministre fédérale de l’Environnement, Catherine McKenna, qui dit à qui veut l’entendre que le Québec va « rentrer dans le rang » et adopter le principe du 35 % maximal de perturbation forestière. Luc Blanchette entend bien tester la volonté de la ministre lors d’une conférence fédérale-provinciale qui est prévue dans les prochains jours.

« Au Québec, nous parlons du caribou forestier depuis 30 ans. Le Québec a la Loi sur les espèces menacées et vulnérables et va exiger le respect de sa juridiction. Si la ministre McKenna veut tenter d’outrepasser le Québec, elle en subira les conséquences », reprend le ministre, qui entend bien sensibiliser ses collègues des autres provinces à la problématique.

L’Ontario a déjà informé le gouvernement fédéral qu’elle reportait de deux ans toute intervention pour restreindre l’exploitation forestière relativement au caribou forestier. Le gouvernement du Québec, a repris le ministre, a choisi une autre stratégie. Il déposera, en décembre, un plan de rétablissement à long terme du caribou forestier.

Le ministre Luc Blanchette est conscient qu’Ottawa pourrait tenter un tour de force en octobre (date limite), comme ce fut le cas avec la rainette, une petite grenouille verte. Ottawa avait alors décrété des mesures de protection qui ont bloqué des projets résidentiels dans la région de Montréal. Le ministre considère que le portrait est différent avec le caribou.

Le gouvernement du Québec a accordé des garanties d’approvisionnement aux usines de transformation de bois pour une période de cinq ans. Il entend tout mettre en œuvre pour respecter intégralement les approvisionnements consentis.

DISCORDE ENTRE QUÉBEC ET OTTAWA

Pour la première fois depuis la publication par Ottawa d’un plan de rétablissement de l’habitat du caribou forestier, le gouvernement du Québec remet en question le principe défendu par le fédéral de limiter à 35 % les superficies de perturbation forestière (récolte de bois) dans la forêt boréale.

Le ministre Luc Blanchette et le haut fonctionnaire Francis Forcier, qui pilote le dossier au ministère, ne sont pas plus en mesure de répondre à la question du maire de Dolbeau-Mistassini, Pascal Cloutier, qui exige que l’on détermine scientifiquement si le caribou forestier est, oui ou non, menacé.

Ces deux éléments sont à la base des craintes émises par les maires et syndicats des communautés forestières qui craignent des décisions dont l’impact économique n’est pas mesuré, alors que les fondements scientifiques sont incertains. « Le Québec n’achète pas automatiquement le 35-65 % », a insisté le ministre Blanchette.

Quant à la certitude sur l’état des hardes, le haut fonctionnaire Francis Forcier aura une bonne idée en décembre. Il ne sera cependant pas possible de déterminer avec certitude l’état précis des populations.

Le fonctionnaire explique que la présence, dans différents documents du gouvernement du Québec, de références au principe du 35 % maximal de perturbation s’explique par le fait qu’en 2012, cette idée figurait dans le langage scientifique et que l’on considérait cette solution pour l’autosuffisance des hardes. Les spécialistes mis à profit par le gouvernement du Québec, qui travaillent en ce moment sur la stratégie à long terme, mettent en doute cette idée.

Le gouvernement du Québec fait ainsi marche arrière sur ce principe. L’Assemblée nationale a déjà entériné les seuils de perturbation maximale de 35 % dans le rapport sur la limite nordique qui a force de loi. De plus, dans le cadre d’une rencontre à Alma cet hiver, le responsable du dossier, Francis Forcier, avait confirmé que la formule s’appliquerait dans les vastes espaces propices au caribou.

Francis Forcier indique qu’il s’agit de l’un des aspects de la limite nordique, au même titre que d’autres particularités. Il a ajouté que Québec allait autoriser des coupes forestières dans la réserve administrative de 35 000 kilomètres carrés qui doit prendre force pour l’année 2018-2019, si certaines zones ne sont pas propices au caribou.

Les maires et présidents de syndicats des communautés forestières du Québec ont de sérieuses réserves quant à la stratégie québécoise. L’Alliance forêt boréale a relancé la bataille du caribou, mardi dernier, à Dolbeau, et elle entend faire pression sur Québec et Ottawa pour éviter toute politique dont l’application se traduirait par une diminution de la possibilité forestière.

Le ministre est disposé à rencontrer les élus locaux si la situation le justifie.

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DES DOCUMENTS TRAHISSENT LE DISCOURS DE L'ÉLU

Des documents officiels du gouvernement contredisent les propos du ministre des Forêts de la Faune et des Parcs, Luc Blanchette, quant à la volonté de Québec de remettre en question la pertinence de la norme fédérale de 35 % de perturbation maximale (coupe forestière) dans l’habitat du caribou forestier.

Le plus révélateur est le compte-rendu de la 13e rencontre de l’équipe de rétablissement du caribou forestier démontrant que Québec va diminuer de façon significative la coupe forestière dans le nord des unités d’aménagement. Il s’agit d’un réservoir de matière première névralgique pour l’industrie forestière.

« Les principaux éléments de la stratégie d’aménagement de l’habitat reposent sur les vastes espaces propices (VEP). Ce sont des territoires limitrophes à la limite des forêts attribuables et dont les niveaux de perturbations sont inférieurs à 35 %. L’objectif est de ne pas dépasser ce niveau de perturbation », écrit le secrétaire du comité.

En clair, ce paragraphe confirme que le ministère a déjà fait des choix et surtout applique, dans sa stratégie à long terme, les contraintes fédérales. Ces décisions sont prises alors que, comme le mentionne le ministre, Québec n’a pas encore une idée précise de la véritable situation des hardes.

À noter que selon les rapports des inventaires consultés par Le Quotidien depuis 2012, les populations des hardes sont en croissance.

Une rencontre du comité de rétablissement a eu lieu mercredi. Il a été impossible d’obtenir les informations transmises dans le cadre de cette rencontre, mais il est maintenant évident que Québec a des chiffres entre les mains concernant la population de caribous.

D’autres documents, dont la carte des habitats, confirment que le ministère va diminuer les opérations forestières dans toute la zone du réservoir Pipmuacan. Dans ce secteur, Québec cible une réduction des opérations forestières alors que la harde, selon les inventaires, a doublé d’individus au cours des dernières années.

Le Quotidien a demandé au ministère les rapports des inventaires aériens réalisés depuis le premier janvier. Les documents n’ont toujours pas été transmis au journal.

Pour le Québec, l’application de la norme fédérale de 35 % de perturbation dans la forêt boréale représente une baisse de la possibilité forestière de 3 millions de mètres cubes et la disparition de 9000 emplois directs, indirects et induits.