Nouveaux tarifs d’électricité pour les producteurs en serre: enthousiasme mitigé

L’annonce de Québec, qui a l’intention d’offrir un meilleur tarif d’électricité aux petits et moyens producteurs en serre, est bien accueillie par les producteurs serricoles du Saguenay-Lac-Saint-Jean, mais il faudra en faire beaucoup plus pour doubler la production comme l’espère le gouvernement.

Depuis 2013, une dizaine de grandes serres au Québec, qui consomment plus de 300 kW, bénéficient d’un tarif à 5,59 ¢/kWh. Pour améliorer l’autonomie alimentaire de la province, le gouvernement Legault et Hydro-Québec ont annoncé, vendredi dernier, qu’ils souhaitaient élargir l’admissibilité à ce tarif à 1000 producteurs possédant de petites, moyennes et grandes serres. Selon le gouvernement, ce tarif favorisera « l’utilisation de l’électricité à des fins d’éclairage, de photosynthèse et de chauffage pour la production de végétaux d’entreprises serricoles ».

Aux Serres Belle de jour, à Saint-Nazaire, cette annonce a été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme, car l’entreprise préparait déjà un plan d’expansion. « On avait un projet d’installation de lampes pour augmenter l’éclairage artificiel et ce nouveau tarif nous permettrait de faire de grosses économies », explique Jenny-Ann Gagnon, la vice-présidente de la coopérative de travailleurs.

Cette dernière explique que les serres sont d’abord utilisées pour la production de plantes annuelles, de janvier à juin. Par la suite, des concombres anglais sont plantés dans les serres, ainsi que des poivrons, une nouveauté cette année. L’ajout d’éclairage artificiel permettrait donc de prolonger la saison. « Au lieu de finir à la fin octobre, on pourrait produire jusqu’en décembre ou janvier, ce qui nous permettrait de rentabiliser davantage nos investissements », dit-elle, soutenant qu’un tarif d’électricité à 5,59 ¢/kWh pourrait faire épargner plusieurs dizaines de milliers de dollars, seulement pour l’éclairage. Étant donné que les Serres Belle de jour ont investi dans des équipements pour chauffer les serres à la biomasse, l’entreprise ne compte pas chauffer ses installations à l’électricité.

Le tarif proposé aux serres du Québec, qui consomment plus de 50 kW, permet de réduire les frais de 40%, car le tarif actuel est de 10 ¢/kWh. Pour Martin Harvey, le copropriétaire des Serres Dame Nature, à Saint-Gédéon, il est encore trop tôt pour confirmer si ce rabais est vraiment intéressant pour une entreprise comme la sienne. Par exemple, Hydro-Québec souligne qu’elle pourrait devoir débrancher certains producteurs en serre l’hiver, lors des pointes de consommation en énergie, ce qui forcera les entreprises à avoir une énergie de remplacement pour chauffer leurs végétaux. « Si je dois couper l’électricité, je devrais faire des modifications importantes à mon système électrique, parce qu’on ne peut pas arrêter les moteurs qui soufflent de l’air chaud », dit-il, avant d’ajouter que l’entreprise comble 95% de ses besoins de chauffage avec le propane à un coût d’environ 7¢/kWh.

Martin Harvey se méfie des autres clauses qui seront attachées à ce nouveau tarif. « La surcharge facturée par Hydro-Québec est calculée selon le pic de consommation de l’année, ce qui fait en sorte qu’un producteur doit payer des primes importantes en été, même quand il ne consomme pas d’électricité », explique-t-il, craignant une surcharge associée au nouveau tarif.

Faute de détails, les Serres Dame Nature, qui produisent principalement des plantes horticoles, mais aussi des fines herbes, ne planifient pas de projet d’expansion pour le moment. « C’est bien beau d’avoir un rabais sur l’électricité, mais la compétition est féroce avec le Mexique et les États-Unis, mais aussi avec l’Ontario, qui en plus de produire à plus faible coût, sont plus près des marchés », note le producteur. De plus, les normes phytosanitaires sont plus élevées au Canada, ce qui impose des dépenses supplémentaires, alors que les produits importés n’ont pas les mêmes exigences.

Seulement un ingrédient de la recette

Les Serres Sagami, qui exploitent une serre à Chicoutimi, ne profiteront pas d’un rabais supplémentaire, car toutes les installations de l’entreprise, qui consommaient plus de 300 kW, bénéficiaient déjà du tarif réduit. Pour doubler la production de légumes produits en serre au Québec, le gouvernement devra en faire beaucoup plus, souligne André Michaud, porte-parole des Serres Sagami et président d’Agro Québec, un regroupement d’entreprises agroalimentaires.

« Le tarif d’électricité n’est qu’un ingrédient de la recette, mais quand on veut faire un gâteau avec seulement de la farine, ça ne lève pas », image-t-il. Selon ce dernier, le gouvernement devra investir dans l’expertise, dans l’ingénierie, dans la technologie et dans la formation de la main-d’œuvre pour développer le plein potentiel de l’électricité dans les serres. « À l’heure actuelle, il n’existe même pas de technologie de bouilloires électriques qui sont en mesure de chauffer les serres de grande envergure », donne-t-il en exemple. Ainsi, les producteurs aimeraient développer un partenariat avec Hydro-Québec, afin de trouver des solutions innovantes pour chauffer les serres, plutôt que d’être traités comme de simples clients.

Selon ce dernier, seules les petites serres envisageront de chauffer leurs installations à l’électricité, car plusieurs entreprises ont réalisé d’importants investissements pour le faire avec de la biomasse, au gaz naturel, ou encore avec de l’eau chaude résiduelle, illustre-t-il.

Les Serres Toundra ne bénéficient pas du tarif réduit d’Hydro-Québec, malgré sa grande envergure. Les propriétaires n’ont pas voulu donné d’autres explications.

Ça sera maintenant à la Régie de l’Énergie de trancher, approuvant ou non, la demande faite par Hydro-Québec Distribution et appuyée par le gouvernement du Québec sous la forme d’un décret. Bien que Québec aimerait que la proposition soit entérinée rapidement, le gouvernement ne peut promettre que le tarif sera accessible dès cet hiver.

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REPOUSSER LES LIMITES DE L'ÉLECTRIFICATION

Il est possible de construire des complexes électriques de 5 MW et plus encore en misant sur l’automatisation des contrôles et la gestion de pointe. 

C’est du moins ce qu’a démontré Martin Tremblay, propriétaire de Idéa Contrôle à La Baie, et son équipe en implantant un imposant système de séchoirs électriques à la Scierie Girard. Tout comme ce qui sera demandé aux producteurs en serre, la Scierie Girard doit arrêter son système électrique lors des pics de consommation en hiver. 

En misant sur une source d’énergie alternative lors de ces pointes, plusieurs serres du Québec pourraient chauffer leurs installations à l’électricité, estime Martin Tremblay. « Il ne faut pas s’arrêter aux paradigmes imposés, disant que l’électricité est trop chère, dit-il. Quand on compare à l’utilisation de combustibles fossiles, comme le mazout ou le propane, l’électricité est souvent plus économique. » De plus, le prix de l’électricité est plus stable, ce qui permet de mieux prévoir les coûts à long terme. 

Martin Tremblay admet toutefois qu’il connait peu les réalités des serres, mais il travaille sur un projet de chauffage d’une serre de moyenne envergure. Il aimerait notamment tester des solutions de chauffage radiant, qui permet de chauffer localement au lieu de chauffer toutes les installations. 

Un tel système a notamment été installé dans une église pour chauffer les bancs juste avant l’arrivée des fidèles, ce qui a permis d’économiser 60% des coûts de chauffage, tout en éliminant le mazout. 

Le chauffage radiant pourrait notamment permettre de faire fondre l’accumulation de neige sur les toits des serres en envoyant un « boost » d’énergie par secteur. Étant donné que les besoins énergétiques sont plus grands la nuit, ce système vaudrait la peine d’être testé, ajoute Martin Tremblay. 

Selon ce dernier, la gestion automatisée permet parfois de faire des petits miracles. Par exemple, les contrôles installés à la Scierie Girard permettent de gérer un total de 7 mégawatts de puissance en ne dépassant jamais la consommation de 5 mégawatts. De tels contrôles permettent aussi de mieux gérer les pointes de consommation.