Donald Trump

Un portrait dévastateur de la présidence de Donald Trump

ANALYSE / En 1980, Hollywood produisit un film à succès intitulé, dans sa version française, « Y a-t-il un pilote dans l’avion? ». Or cette comédie représente la meilleure analogie pour décrire la situation prévalant à la Maison-Blanche depuis janvier 2017. C’est du moins la perception qui se dégage du dernier livre de Bob Woodward, « Fear : Trump in the White House ».

Ce livre s’inscrit dans une longue liste d’ouvrages dénonçant l’incompétence et la façon erratique et amorale de gouverner de Donald Trump. David Frum, Trumpocracy, David C. Johnson, It’s Even Worse Than You Think, Omarosa M. Newman, Unhinged et Michael Wolff, Fire and Fury, ne sont que les plus connus. 

Ce qui rend le livre de Woodward encore plus dévastateur, c’est qu’il provient d’un journaliste légendaire qui fut avec Carl Bernstein à l’origine de la crise du Watergate. Doublement récipiendaire du célèbre prix Pulitzer pour l’authenticité de ses enquêtes journalistiques, Woodward est renommé pour sa démarche méticuleuse. Aussi, à part Trump, personne n’est disposé à qualifier son livre de ramassis de ragots ou de « fausses nouvelles ».

Tout au long de ses 448 pages, Woodward présente une analyse dévastatrice de la gestion de Trump comme président. Bénéficiant de la collaboration d’une multitude de taupes au sein de l’administration, Woodward recourt aussi à des centaines de témoignages et des centaines d’heures d’enregistrements confidentiels ainsi qu’à une multitude de documents, de fichiers, et de notes de service provenant du cercle intime du président. 

Ce faisant, Woodward est en mesure de fournir une quantité énorme de détails précis et époustouflants sur le fonctionnement du président, les luttes internes quotidiennes au sein de l’administration et la gestion chaotique généralisée prévalant à la Maison-Blanche. Dans le processus, le portrait qui ressort est à la fois dramatique, ahurissant et démoralisant. 

Woodward a intitulé son livre à juste titre La Peur. Il décrit avec brio comment Trump a recours systématiquement à la peur comme principale arme de gouvernance. Sachant qu’il est plus facile d’inculquer la peur aux gens que de susciter l’espoir et conscient que la peur repose d’abord sur des fondements non rationnels ou raisonnables, le président adore susciter cette émotion forte chez ses interlocuteurs, qu’ils soient amis ou adversaires politiques.

Ce faisant, Woodward décrit avec moult détails comment Trump a instauré un climat de peur à la Maison-Blanche. Recourant régulièrement à son arme favorite, celle de l’intimidation, il tend à tout propos à humilier ses plus proches collaborateurs. Par exemple, Jeff Sessions se voit traiter de retardé mental et d’idiot sudiste, alors que Reince Priebus est décrit comme un petit rat se contentant de courir constamment.

Le processus de gouvernance mis en place par Trump est d’autant plus dysfonctionnel qu’il est marqué par une atmosphère autodestructrice. En effet, la Maison-Blanche est devenue une tanière de vipères dans laquelle chaque collaborateur cherche à se protéger et à sauver sa peau plutôt que se préoccuper de promouvoir une bonne gouvernance dans l’administration et d’assurer la sécurité nationale des États-Unis.

De plus, Woodward peint un tableau dévastateur sur l’exaspération et l’inquiétude manifestées par d’anciens et de présents hauts collaborateurs de l’administration. Ces derniers sont régulièrement horrifiés devant le comportement erratique du président, son ignorance généralisée et sa tendance primaire à recourir au mensonge. 

Plus encore, Woodward révèle comment ses collaborateurs les plus proches sont abasourdis par le caractère instable du président et son incapacité à comprendre les enjeux politiques internationaux. Sa gestion leur apparaît si chaotique qu’elle met en danger directement la sécurité nationale des États-Unis.

En conséquence, ses plus proches collaborateurs, doutant de la capacité mentale du président de gérer l’exécutif le plus puissant du monde, prennent différents moyens inusités pour chercher à le contrôler. Complètement isolé de ses propres collaborateurs, Woodward peint Trump comme un « leader émotionnellement surchargé, mercuriel et imprévisible » qui apparaît continuellement au bord d’une dépression nerveuse. 

Sous la plume de Woodward, Trump émerge comme une sorte de « roi shakespearien » devenant de plus en plus paranoïaque. Se sentant abandonné de tous et constamment rivé à la télé pour observer comment les médias le dépeignent, il est convaincu par-dessus tout de l’existence d’un complot dirigé contre lui par Robert Mueller.

D’ailleurs, dans la gestion du Russiagate, John Dowd, son ancien conseiller juridique, devint si horrifié à la perspective de voir Trump témoigner qu’il aurait dit au président « vous ne pouvez le faire parce que vous êtes un putain de menteur ». Toute la stratégie de Dowd consistait ainsi à éviter que Trump s’incrimine davantage et se retrouve avec « une combinaison orange ».

Éditeur chez Simon & Schuster, Jonathan Karp a qualifié le livre de Woodward de « portrait le plus aigu et le plus pénétrant d’un président en exercice jamais publié au cours des premières années d’une administration ».

Néanmoins, il y a deux questions fondamentales que le livre ne pose pas et qui vont au cœur même de la démocratie américaine. Comment les Américains qui se targuent d’avoir la plus grande démocratie du monde ont-ils pu élire un président aussi instable et incompétent? Et plus encore, comment ce président peut-il continuer d’obtenir un taux d’approbation suffisant pour se maintenir au pouvoir?

Pour ma part, j’ai trouvé l’ouvrage de Woodward d’autant plus intéressant qu’il valide largement les différentes analyses que j’ai publiées sur Trump depuis trois ans dans les pages de La Tribune de Sherbrooke.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.