Les États-Unis ont été dirigés par deux présidents forts différents en Donald Trump et Barack Obama.

Trump, Syrie, Facebook: le cocktail instable des années 2010

WASHINGTON — Printemps arabes, Ben Ali, Obama, Trump, Brexit, Bataclan, Syrie, croissance chinoise.. Quelques noms et quelques mots pour balayer la décennie de 2010-2020 passée du fol espoir d’un monde plus égalitaire et démocratique à la tentation d’un repli populiste.

D’Obama à Trump

Les États-Unis franchiront le cap de 2020 dirigés par Donald Trump, président d’un pays divisé et sous le coup d’une menace de destitution.

La procédure est infamante — seuls trois autres présidents dont Bill Clinton et Richard Nixon l’ont affrontée —, mais sans risque politique immédiat.

Accusé d’avoir sollicité pour sa réélection l’aide d’un pays étranger, l’Ukraine, Donald Trump sera sauf immense surprise acquitté en janvier par le Sénat, contrôlé par un parti républicain totalement sous son emprise.

C’est par un étrange mouvement de balancier que le milliardaire, ancien promoteur immobilier et animateur de téléréalité, a été propulsé à la tête de la première puissance mondiale en 2016.

Dans le Bureau ovale, le massif septuagénaire à la crinière blonde a pris la place de Barack Obama, le premier président noir de l’histoire américaine et Prix Nobel de la paix 2009. Deux hommes aux antipodes l’un de l’autre.

Protectionniste, anti-immigration, climatosceptique, Donald Trump impose son agenda.

«À partir de ce jour, une nouvelle vision gouvernera notre pays. À partir de ce moment, ce sera l’Amérique d’abord», lance-t-il depuis les marches du Capitole pour son discours d’investiture le 20 janvier 2017.

En cette fin de décennie, l’exceptionnelle réussite de l’économie américaine, qui ne cesse de croître et de créer des emplois, nourrit ses chances de réélection.

A l’extérieur, Trump rudoie les alliés, chamboule les accords internationaux et n’hésite pas, au nom du réalisme, à renforcer les liens avec les régimes autoritaires.

Le «califat» de l’État islamique Abou Bakr al-Baghdadi.

Les printemps déçus du monde arabe

Dans plusieurs pays, les hommes forts ont repris la main après les secousses du début de décennie.

Le 14 janvier 2011, le dictateur tunisien Zine El Abidine Ben Ali est chassé par un mouvement populaire inimaginable quelques semaines plus tôt. C’est le début des «Printemps arabes». Le colonel Mouammar Kadhafi est emporté à son tour, avec l’aide militaire des Occidentaux.

En Égypte, les manifestations de la place Tahrir sont fatales à Hosni Moubarak, avant que le pays ne finisse par s’en remettre à la poigne de fer du Maréchal Abdel Fattah al-Sissi.

Mais c’est en Syrie que basculera le destin de millions de personnes. Le mouvement de protestation contre le régime de la famille Assad dégénère en une répression sanglante puis une guerre civile atroce. Environ 370 000 morts en huit ans de conflit et des millions de déplacés.

Le conflit s’internationalise. La Russie intervient pour sauver le président Bachar al-Assad. La Turquie veut éviter qu’un bastion kurde ne s’établisse à sa frontière.

Les Occidentaux bâtissent une coalition pour combattre le «califat» de l’organisation État islamique (EI) qui a profité du chaos pour prendre le contrôle d’une partie des territoires syrien et irakien. La superficie de la Grande-Bretagne est sous sa coupe.

Le groupe djihadiste y sème la mort et attire des milliers de combattants étrangers, notamment européens, fascinés par sa conception ultraviolente de l’islam. Autant de candidats aux combats et aux actes de terrorisme dans les pays occidentaux.

L’Europe déstabilisée

Le «califat» est proclamé en juin 2014 par l’Irakien Abou Bakr al-Baghdadi du haut de la chaire d’une mosquée de Mossoul.

Des convulsions du Levant naît ainsi une organisation qui surpasse Al-Qaïda et impose une nouvelle approche de l’action violente, complètement multiforme. L’EI encourage autant les actes individuels rudimentaires — «si vous ne pouvez pas faire sauter une bombe ou tirer une balle» — que des opérations plus élaborées.

Le 13 novembre 2015, un commando venu de Belgique, mais dirigé depuis la Syrie tue 130 personnes à Paris et à Saint-Denis, près du stade de France, sur des terrasses de cafés et dans la salle de concert du Bataclan. Quatre-vingt-dix personnes y périssent lors d’un concert du groupe américain Eagles of Death Metal.

«C’est un acte de guerre commis par une armée terroriste, Daech» (un acronyme arabe pour État islamique), dit François Hollande, le président français. Plus tard, dans un entretien au Point, il se souvient des survivants du Bataclan, «hagards, titubants, s’embrassant, s’étreignant de douleur» qu’il rencontre sur les lieux de l’attentat.

Quelques mois plus tôt, le 7 janvier 2015, ce sont les deux frères Kouachi qui, au nom d’Al-Qaïda, déciment la rédaction du journal Charlie Hebdo. Dans les jours qui suivent Amedy Coulibaly, qui se réclame de l’EI, tue une policière et s’attaque à des Juifs en tuant quatre personnes dans une supérette casher.

La France, la Belgique, le Danemark, la Grande-Bretagne sont pendant cette décennie frappés par cette succession d’attentats. Le djihadisme étend son influence au Sahel, où la France intervient militairement depuis 2013, et à plusieurs autres régions d’Afrique et d’Asie.

Les États-Unis, leurs alliés kurdes et les Européens reprendront au «califat» son territoire. Et Donald Trump annoncera fin 2019 l’élimination de Baghdadi, mort «comme un chien» lors d’une opération des forces spéciales américaines.

Une décennie de migrations

Le conflit syrien s’est exporté par la violence. Mais c’est une immense tragédie humanitaire qui se joue aux portes de l’Europe.

Fuyant la guerre, ils sont des millions à y chercher la sécurité, traversant l’Europe en cortèges jusqu’au seul pays qui leur ouvre les bras.

Réunifiée et prospère, l’Allemagne d’Angela Merkel pense pouvoir absorber ce flux de réfugiés. «Wir schaffen das!» («Nous y arriverons»), lance la chancelière le 31 août 2015. Des centaines de milliers de Syriens y seront accueillis.

Mais partout dans les pays développés, la pression migratoire se fait sentir. À Calais, dans le nord de la France, où les migrants s’entassent dans l’espoir de traverser la Manche vers la Grande-Bretagne. En Méditerranée où, venus d’Afrique, ils cherchent dans les embarcations de fortune et au péril de leur vie, à gagner l’Europe.

En Amérique, Donald Trump érige en priorité la lutte contre l’immigration à la frontière avec le Mexique. Et demande au Congrès des milliards de dollars pour y construire un mur.

Dans son sillage, les mouvements d’extrême droite ou populistes s’installent dans le paysage politique. Viktor Orban en Hongrie, Matteo Salvini en Italie, Jair Bolsonaro au Brésil goûtent au pouvoir.

L’extrême droite reste vigoureuse en France, avec la famille Le Pen, et gagne en puissance dans une Allemagne en plein doute sur le bienfondé de sa politique migratoire.

En Grande-Bretagne, c’est l’Histoire qui s’écrit lors du referendum-surprise qui dit oui au Brexit, le 23 juin 2016.

Après blocages et atermoiements, le conservateur Boris Johnson triomphe dans les urnes et devrait conduire son pays en dehors de l’Union européenne, avec la bénédiction de Donald Trump, premier président américain hostile à la construction européenne.

La jeune activiste Greta Thunberg a incarné le visage de la lutte contre le réchauffement climatique.

Le réveil citoyen

En cette fin 2019, un sursaut écologiste s’incarne dans les traits d’une timide adolescente suédoise qui a secoué les consciences et offert son visage à la lutte contre le réchauffement climatique.

Des millions de jeunes à travers le monde se reconnaissent en Greta Thunberg, 16 ans, et pensent que les anciennes générations, celles du baby-boom, ont sacrifié la planète sur l’autel de la croissance et d’un mode de vie aussi confortable qu’irresponsable. «Comment osez-vous?», lance l’adolescente aux dirigeants du monde, dénonçant leur inaction en septembre à l’ONU.

Car le monde ne parvient pas à réduire les émissions de gaz à effet de serre, ceux qui font croître les températures.

Les efforts internationaux ont culminé avec l’accord de Paris en 2015, mais les engagements ne sont pas suffisants, et les actes encore moins.

Au début de la décennie, la catastrophe de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima, provoquée par un tsunami, apparaît maintenant comme le précurseur de phénomènes naturels extrêmes.

L’environnement devient une préoccupation majeure. Mais les hommes et les femmes s’interrogent aussi sur leurs relations, leurs interactions. Avec le mouvement #MeToo, les femmes se lèvent face aux agressions sexuelles et aux viols, faisant tomber de leur piédestal de nombreux hommes puissants, comme le producteur hollywoodien Harvey Weinstein.

Suis-je masculin? Ou féminin? Ou encore ni l’un ni l’autre, c’est-à-dire neutre? La question du genre s’impose dans le questionnement des hommes et des femmes.

Et en cette fin de décennie, le pronom neutre «they», utilisé par les personnes dites «non binaires» a été désigné mot de l’année 2019 par le dictionnaire américain Merriam-Webster.

Dans ces mobilisations, les nouvelles technologies relient les hommes et les femmes en temps réel.

Écoliers du monde en grève pour le climat ou manifestants soudanais ou algériens en quête de démocratie, elles sont l’instrument indispensable de ces grands rassemblements qui, de nouveau, font souffler un vent de liberté sur la fin de ces années 2010.

Facebook n’a pas été épargnée par les scandales sur les données privées des utilisateurs.

Humanité connectée

2,4 milliards. C’est le nombre, astronomique, d’utilisateurs mensuels réguliers de Facebook, le roi des réseaux sociaux. Ils étaient un peu plus de 500 millions en 2011.

Le changement de modes de vie est radical. Rencontres amoureuses, relations amicales, information, débats politiques, musique, divertissement, transactions bancaires, achats en tous genres : c’est dans un monde virtuel que désormais beaucoup de Terriens déroulent une partie de leur existence.

Facebook n’est pas le seul des grands noms de ce secteur des technologies massivement dominé par les États-Unis. Il y a aussi WhatsApp, Google, Twitter, Apple, Amazon et quelques autres. Ils brassent des milliards de dollars mais aussi des myriades de controverses.

Ils ont accès à nos données personnelles et la menace d’atteintes à la vie privée est énorme.

Ils symbolisent la liberté d’expression mais le risque de délation ou de harcèlement y est réel.

Ils imposent la gratuité des contenus et appauvrissent les artistes comme les médias.

Enfin, Facebook a été le principal support de l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine de 2016.

Le producteur déchu Harvey Weinstein a été au cœur du mouvement #MeToo (MoiAussi).

Entre les États-Unis et la Chine, le choc frontal

À coup de taux de croissance à deux chiffres, le géant communiste devient en 2010 la deuxième puissance économique, derrière les États-Unis. L’atelier du monde affiche ses ambitions militaires et se pose bientôt en rival stratégique des Américains.

À mi-parcours de la décennie, la Chine se positionne sur le terrain technologique. Elle veut devenir un leader dans la robotique, les technologies de l’information, les énergies propres. Elle veut changer de braquet, ne plus être seulement l’immense usine qui fabrique des biens de consommation pour le monde entier.

L’Amérique sent que sa suprématie pourrait être contestée. Et c’est avec Donald Trump que cette inquiétude s’expose au grand jour. Sans fard, le président républicain déclare la guerre commerciale à Pékin accusé d’avoir institutionnalisé le vol de technologies.

«Les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner», fanfaronne-t-il en 2018. Il frappe fort à coups de tarifs douaniers sur les produits chinois. Mais, malgré un ton plus conciliant ces derniers jours, les deux pays sont engagés dans un bras de fer qui préfigure sans aucun doute la décennie à venir.

Boris Johnson, leader pro-Brexit.