Theresa May devant le 10 Downing Street le 13 juillet 2016, et le 24 mai dernier, le jour où elle a annoncé son départ.

Theresa May, un destin politique brisé par le Brexit

LONDRES — C’est une Theresa May brisée qui quitte vendredi la tête du Parti conservateur, elle qui comptait marquer l’Histoire comme la dirigeante ayant réussi à sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne.

Mais le 24 mai, proche des larmes devant le 10 Downing Street, elle a jeté l’éponge, après des mois au bord du gouffre, entre décomposition de son gouvernement et appels à démissionner.

Si Mme May, 62 ans, reste encore officiellement première ministre en attendant l’élection de son successeur par les Tories, elle n’aura plus la main sur les dossiers, et en particulier sur celui du Brexit, qui a phagocyté son mandat.

À son arrivée comme cheffe du gouvernement en juillet 2016, au lendemain du référendum qui a décidé de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, elle avait pourtant de quoi rassurer les Britanniques.

Qui mieux que cette fille de pasteur, sans charisme, mais à la réputation de bûcheuse, pour conduire le Royaume-Uni, sorti meurtri et divisé de la campagne référendaire, à travers une des périodes les plus délicates de son histoire ?

Mais trois ans plus tard, et alors que le pays aurait dû quitter l’UE le 29 mars, il continue de se déchirer, avec un parlement incapable de se mettre d’accord sur ses futurs liens avec le continent et un peuple divisé.

Détricoter plus de quarante ans de liens avec l’UE n’avait rien de facile, dit à l’AFP Simon Usherwood, politologue de l’Université de Surrey. Mais Mme May «n’a pas vraiment eu la meilleure approche» en choisissant de ne s’appuyer que sur son parti, en particulier sa branche la plus déterminée à couper tout lien avec l’UE.

Pour Tim Bale, professeur de sciences politiques à l’Université Queen Mary de Londres, elle a péché «par refus de réalisme», en refusant une «approche transpartisane», en particulier après son échec aux élections générales de 2017, qu’elle a convoquées galvanisée par de bons sondages, mais qui lui ont coûté sa majorité absolue. Elle a été dès lors contrainte de s’allier avec le petit parti unioniste ultraconservateur nord-irlandais DUP, qui a dicté ses exigences sur le Brexit.

«Maybot»

«C’est elle qui a rendu le job impossible», estime Tim Bale. «Difficile d’imaginer quelqu’un qui aurait pu faire pire qu’elle».

Les éditorialistes ne sont guère plus tendres avec celle qu’ils surnomment «Maybot», une contraction de «May le robot», pour sa froideur lors de ses interventions publiques, au cours desquelles elle répète souvent mécaniquement le même discours.

Début avril, la dirigeante a fini par tendre la main au principal parti d’opposition, le Parti travailliste, pour trouver un consensus. Mais le chef du Labour, Jeremy Corbyn, n’était pas vraiment prêt à l’aider à sortir de ce mauvais pas et les discussions ont capoté.

Comble du reniement, elle a dû organiser des élections européennes.

«L’Histoire ne retiendra pas d’elle une image favorable», estime Simon Usherwood, soulignant le «peu de résultats à son actif».

Ce n’est pas faute d’ambition pour cette femme qui derrière sa timidité apparente rêvait dès l’adolescence de faire de la politique et de devenir la première femme cheffe de gouvernement du Royaume-Uni.

Margaret Thatcher lui souffle ce titre, mais elle devient la première femme secrétaire générale du Parti conservateur de 2002 à 2003. À ce poste, elle s’illustre lors d’un discours en appelant les Tories, alors marqués très à droite, à se débarrasser de leur image de «nasty party» («parti des méchants»).

Après avoir soutenu David Cameron dans sa conquête du parti en 2005, elle hérite du portefeuille de l’Intérieur lorsqu’il arrive à Downing Street en 2010. Elle reste six ans à ce poste exposé, dans lequel elle s’illustre par sa gestion ferme de l’immigration.

En 2016, elle lui succède. Après s’être prononcée du bout des lèvres pour le maintien dans l’UE, elle épouse immédiatement le résultat du référendum et affirme: «Désormais nous sommes tous des Brexiters».

Larry, le souricier en chef du Cabinet, surveillait la situation de près, vendredi, au 10 Downing Street...

Les cinq erreurs de Theresa May

Les Britanniques en conviennent aisément: réaliser le Brexit constitue un défi colossal. Mais en commettant une série d’erreurs stratégiques ces trois dernières années, la première ministre britannique Theresa May a rendu la tâche encore plus difficile.

  • Précipitation

Arrivée au pouvoir en juillet 2016 peu après le référendum sur l’UE du 23 juin 2016, la dirigeante conservatrice est soumise à une pression intense pour déclencher l’article 50 du Traité de Lisbonne, qui prévoit un délai de deux ans pour mettre en oeuvre une sortie de l’UE.

Elle le fait en mars 2017, ce qui apparaît rétrospectivement bien court pour mener à bien une opération aussi complexe sans une stratégie de négociation claire ou soutenue par son parti et les députés britanniques.

Résultat: la dirigeante a été contrainte de repousser au 31 octobre 2019 le divorce, prévu initialement le 29 mars, afin d’éviter une sortie sans accord, scénario redouté dans les milieux économiques.

+

  • Négociations laborieuses

En déclenchant le compte à rebours du processus de sortie et en affichant sa volonté de parvenir à un accord avec Bruxelles, Theresa May a donné dès le départ l’avantage aux Européens dans les négociations, estiment nombre de commentateurs politiques au Royaume-Uni.

Elle fixe en outre des lignes rouges -- sortie de l’union douanière et du marché unique -- sur lesquelles elle devra ensuite revenir, notamment en acceptant le «backstop».

Ce dispositif de dernier recours prévoit en effet le maintien du Royaume-Uni dans une union douanière pour éviter une frontière physique entre la République d’Irlande (membre de l’UE), et la province britannique d’Irlande du Nord, et a été la cause d’une grande partie de l’opposition des députés à l’accord.

+

  • Élections ratées

La dirigeante convoque en juin 2017, trois ans avant la date prévue, des élections législatives censées la renforcer pour faire passer son projet de Brexit, confortée par des sondages qui lui promettent une victoire éclatante.

L’opération tourne au fiasco. Au terme d’une campagne électorale terne, elle perd sa majorité absolue, doit adoucir sa version du Brexit et, surtout, s’allier au petit parti unioniste nord-irlandais DUP dont les positions intraitables sur l’Union avec la Grande-Bretagne, question existentielle pour eux, vont finir par faire capoter son accord de Brexit.

+

  • Manque d’ouverture

Malgré son revers aux législatives, Theresa May ne juge pas utile d’impliquer les autres partis politiques britanniques au moment de lancer les négociations avec Bruxelles, handicapant dès le départ ses chances de voir un accord adopté.

Il faudra attendre le troisième rejet, fin mars, du texte conclu avec l’UE pour qu’elle entame des pourparlers avec les travaillistes de Jeremy Corbyn.

Trop tard: ce dernier rompt à la mi-mai ces discussions, arguant de la «faiblesse» de la première ministre dont le sort est déjà scellé.

En près de trois ans, Theresa May s’est également aliénée aussi bien les eurosceptiques que les europhiles du Parti conservateur.

En témoigne la trentaine de démissions au sein de son gouvernement, à l’origine d’un «roulement de ministres sans précédent» dans un exécutif britannique, selon le think tank Institute for Government.

+

  • Communication désastreuse

Theresa May n’a pas su trouver les mots pour rallier derrière sa vision du Brexit un pays profondément divisé.

Alors que son côté technicienne semble au départ rassurer des Britanniques déboussolés par la sortie de l’UE, sa personnalité froide finit par lui valoir le surnom peu flatteur de «Maybot», soit «May le robot».

«Brexit signifie Brexit», répète-t-elle pendant les premiers mois de son mandat, un refrain censé incarner sa détermination à mener à bien la sortie de l’UE mais qui finit par sonner creux.

Et en affirmant qu’un divorce sans accord «vaut mieux qu’un mauvais accord», elle braque une partie de l’opinion britannique, ainsi que les milieux économiques.

Elle se met également à dos les députés en les accusant d’être responsables de l’impasse au Parlement, dénonçant leurs «jeux politiques et querelles procédurales obscures».

***

BORIS JOHNSON

Le successeur de Theresa May sera choisi d’ici fin juillet, et onze prétendants sont déjà sur les rangs. Voici leurs stratégies sur le Brexit:

>> Pour un «no deal»

  • ESTHER MCVEY: Esther McVey a démissionné en novembre 2018 de son poste de ministre du Travail dans le gouvernement de Theresa May, car opposée à l’accord de retrait conclu en novembre entre la première ministre et l’UE sur le Brexit. Elle défend une «rupture nette».
  • ANDREA LEADSOM: Fervente avocate du Brexit, la ministre chargée des relations avec le Parlement a démissionné fin mai, en désaccord avec la stratégie de Theresa May. Mme Leadsom veut quitter l’UE sans accord, espérant toutefois convenir de certains arrangements. Elle fut finaliste malheureuse dans la course au poste de chef du gouvernement en 2016.

>> Prêts au «no deal» le 31 octobre

  • BORIS JOHNSON: L’ancien maire de Londres «Bojo», 54 ans, a été l’un des grands artisans de la victoire du Brexit au référendum de juin 2016. Il veut que le Royaume-Uni quitte l’UE le 31 octobre, accord renégocié ou pas. Nommé ministre des Affaires étrangères dans la foulée par Theresa May, il n’a cessé de lui savonner la planche en critiquant sa stratégie dans les négociations avec Bruxelles, avant de quitter le gouvernement. Habile et charismatique, il est le grand favori chez les militants de base.
  • SAJID JAVID: Nommé en 2018 à la tête du ministère de l’Intérieur, Sajid Javid, 49 ans, cet admirateur de Margaret Thatcher, ancien banquier d’affaires et fils d’un chauffeur de bus pakistanais, s’était prononcé contre le Brexit au moment du référendum de juin 2016, mais défend désormais des positions eurosceptiques.
  • DOMINIC RAAB: Nommé ministre du Brexit en juillet 2018, Dominic Raab a démissionné quatre mois plus tard, opposé à l’accord de Mme May. Ancien avocat spécialisé en droit international, ce député ultralibéral et eurosceptique de 45 ans est l’une des figures de la nouvelle garde des conservateurs.

>> Pas prêts au «no deal» le 31 octobre

  • MICHAEL GOVE: Ministre de l’Environnement et pourfendeur du plastique, cet eurosceptique de 51 ans a joué le rôle de caution pour les partisans du Brexit dans le gouvernement May. Si Bruxelles accepte de renégocier, il est prêt à demander un nouveau report du Brexit pour éviter une sortie sans accord le 31 octobre. Lieutenant de Boris Johnson pendant la campagne référendaire, Michael Gove lui avait retiré son soutien au moment où celui-ci s’apprêtait à briguer les fonctions de chef du gouvernement 2016, pour présenter sa propre candidature, avant d’être éliminé lors des votes des membres du parti.
  • JEREMY HUNT: Le ministre des Affaires étrangères, 52 ans, avait soutenu le maintien dans l’UE avant de changer d’avis, déçu par l’approche «arrogante» de Bruxelles dans les négociations. Si cet ancien homme d’affaires, parlant couramment le japonais, a dit qu’un «no deal était mieux que pas de Brexit», il estime désormais que chercher à obtenir une sortie sans accord en octobre serait «un suicide politique» pour les conservateurs au pouvoir.
  • MARK HARPER: Le député Mark Harper, 49 ans, se targue d’être le seul candidat à ne pas avoir servi sous le gouvernement de Theresa May. Cet ancien responsable de la discipline parlementaire chez les Tories estime qu’il faut repousser la date du Brexit pour garantir une sortie avec accord. Toutefois, si ce report n’avait pas l’effet escompté, il serait prêt à un «no deal».

>> Contre un «no deal»

  • RORY STEWART: Ministre du Développement international, Rory Stewart, 46 ans, est un baroudeur qui a servi en Irak comme gouverneur adjoint de la coalition après l’invasion américaine en 2003 et traversé seul l’Afghanistan pendant un mois en 2002.
  • MATT HANCOCK: Ancien économiste de la Banque d’Angleterre, le ministre de la Santé Matt Hancock, 40 ans, a d’abord été chargé du portefeuille du Numérique.

>> Pour un second référendum

  • SAM GYIMAH: Ancien secrétaire d’État aux Universités, Sam Gyimah a quitté ses fonctions en novembre pour soutenir la tenue d’un second référendum sur le Brexit avec trois options : sortie avec accord, sans accord, ou maintien dans l’UE. Opposé à un «no deal», lui voterait pour un maintien.