M. Puigdemont entend continuer à défendre sa cause depuis Bruxelles en dirigeant «un Conseil de la république», un organisme ad hoc qui pourrait être créé dans les prochains jours.

Puigdemont veut faire reconnaître par l’ONU «la violation» de ses droits

Carles Puigdemont, qui a renoncé jeudi à briguer la présidence de la Catalogne, a saisi un organisme de l’ONU pour faire reconnaître «la violation de ses droits» par le gouvernement espagnol, a annoncé vendredi à Bruxelles son avocat Ben Emmerson.

Lors d’une conférence de presse, ce juriste britannique, ancien rapporteur de l’ONU, a expliqué que cette nouvelle procédure visait à contraindre Madrid à «négocier» avec les séparatistes catalans, dont certains sont en prison en Espagne pour avoir décrété l’indépendance de la région en octobre dernier après un référendum illégal.

C’est le Comité des droits de l’homme de l’ONU établi à Genève qui a été saisi jeudi, a précisé Me Emmerson.

L’avocat a menacé de saisir chaque mois une nouvelle juridiction internationale si Madrid refusait d’engager de «véritables négociations».

«Comment le gouvernement espagnol justifie aux yeux du monde ce qu’il est en train de faire ? Nous attendons désormais la réponse», a-t-il aussi déclaré.

C’est déjà Ben Emmerson qui avait saisi le 1er février, au nom de trois ex-dirigeants indépendantistes catalans emprisonnés, le groupe de travail de l’ONU sur les détentions arbitraires, également basé à Genève.

Vendredi, le Haut-commissariat de l’ONU aux droits de l’homme --auquel est rattaché le Comité des droits de l’homme-- a confirmé à l’AFP à Genève avoir reçu «une communication au nom de M. Puigdemont contre l’Espagne».

L’organisme genevois va désormais vérifier la validité de la requête, étape préalable à son «enregistrement» c’est-à-dire sa transmission à l’Espagne pour un échange d’arguments, a précisé sa porte-parole, Julia Gronnevet.

Une éventuelle condamnation pourrait prendre des années.

Concrètement, les avocats de Carles Puigdemont s’appuient sur le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, applicable depuis 1976 aux pays membres de l’ONU, pour pointer du doigt «les violations» reprochées au gouvernement espagnol.

L’attitude de Madrid depuis le début de la crise politique en Catalogne il y a cinq mois contrevient, selon eux, à au moins trois articles du Pacte relatifs au droit d’être élu ou aux libertés d’association et d’expression.

En Espagne, après le «pas de côté» jeudi de Carles Puigdemont, qui a préféré renoncer «provisoirement» à la présidence de la Catalogne, son camp doit encore trouver un candidat. Le dirigeant exilé en Belgique depuis le 30 octobre a proposé de désigner Jordi Sanchez, dirigeant de la puissante association indépendantiste ANC (Assemblée nationale Catalane).

Mais M. Sanchez est emprisonné depuis la mi-octobre près de Madrid.

Un nouvel ordre

Jeudi soir le président régional, destitué par Madrid après la tentative de sécession du 27 octobre, a annoncé depuis Bruxelles qu’il préférait renoncer «provisoirement» pour permettre la formation rapide d’un gouvernement, difficile tant qu’il serait candidat.

Accusant l’État espagnol de «punir le peuple» catalan en lui barrant la route, il a proposé de désigner Jordi Sanchez, numéro deux sur sa liste et dirigeant de la puissante association indépendantiste ANC (Assemblée nationale catalane).

Fin janvier, la Cour constitutionnelle avait placé des obstacles presque insurmontables à la formation d’un gouvernement dirigé par Puigdemont, poursuivi pour «rébellion»: elle avait interdit une investiture à distance et estimé qu’il devrait auparavant se rendre en Espagne pour y obtenir une autorisation judiciaire, au risque d’y être immédiatement arrêté.

Mais la «solution» Jordi Sanchez est presque aussi compliquée que la candidature Puigdemont.

Sanchez est en détention provisoire près de Madrid depuis plus de quatre mois, pour «sédition», en lien avec une manifestation à Barcelone le 20 septembre.

Et Sanchez, pour qui Amnesty International a pris fait et cause en estimant que sa détention était «excessive», devrait aussi obtenir une permission du juge pour pouvoir participer à un débat d’investiture.

«Gouverner est bien difficile (...) et cette histoire de gouverner à temps partiel parce que l’on est en fuite ou en prison ne tient pas», a réagi le porte-parole du gouvernement espagnol Inigo Mendez de Vigo.

«Le gouvernement ne va pas y consentir».

Les obstacles ne sont pas seulement juridiques.

Le porte-parole du deuxième parti indépendantiste -- ERC, gauche républicaine de Catalogne -- a en effet assuré vendredi que celui-ci n’avait pas, à ce stade, arrêté son choix sur Sanchez.

Il a estimé qu’en termes de «légitimité» le candidat à privilégier serait l’ancien vice-président Oriol Junqueras, puisqu’il avait lui été membre du gouvernement destitué par Madrid.

Pas de reddition

«La reddition ne fait pas partie de mon vocabulaire», a dans tous les cas prévenu M. Puigdemont vendredi matin sur une radio catalane.

M. Puigdemont entend continuer à défendre sa cause depuis Bruxelles en dirigeant «un Conseil de la république», un organisme ad hoc qui pourrait être créé dans les prochains jours.

Cet organisme travaillera avec une assemblée d’élus, «l’espace libre de Bruxelles», et devra se coordonner avec l’exécutif à Barcelone.

«Aujourd’hui on ne sait pas combien de présidents on a», a ironisé le chef des socialistes catalans Miquel Iceta.

«Pas un denier public ne sera utilisé pour financer» ces structures a réagi le porte-parole du gouvernement.

Puigdemont, qui parle l’anglais, le français et le roumain -- outre l’espagnol et le catalan, a surtout décidé de continuer son combat à l’étranger.

Pour ce faire, il a embauché une pointure, l’avocat Ben Emmerson, déjà impliqué dans la défense d’autres indépendantistes, ancien rapporteur des Nations Unies sur les questions de lutte antiterroriste et de droits de l’homme.

Ben Emmerson a saisi jeudi le Comité des droits de l’homme de l’ONU.

Lors d’une conférence de presse vendredi, il a égrené plusieurs articles du pacte des Nations unies relatif aux droits civils et politiques qui seraient violés selon lui, sur le droit de voter et d’être élu, la liberté d’expression et d’opinion notamment.

Il ne s’arrêtera pas là, a-t-il ajouté, en précisant que cette plainte s’inscrit dans une campagne plus globale prévoyant une action par mois devant les instances juridiques internationales dont l’Espagne fait partie.

Quatre mois après le vote d’une déclaration d’indépendance unilatérale, la Catalogne, où vivent 7,5 millions d’Espagnols, encaisse donc encore les conséquences de cette tentative de sécession.

Placée sous administration directe de Madrid, la région ne peut plus gérer ni ses finances, ni sa santé publique ou son système éducatif comme elle le faisait depuis le début des années 1980, après le rétablissement de la démocratie en Espagne, en 1977. Madrid a posé comme condition pour lui rendre son autonomie qu’elle se dote d’un gouvernement légitime.

Les alternatives à Carles Puigdemont

Voici les candidats potentiels au remplacement du chef de file indépendantiste Carles Puigdemont, qui a annoncé jeudi soir qu’il renonçait à briguer la présidence de la Catalogne.

Les partis séparatistes ont obtenu, avec 47,5% des voix, la majorité des sièges au parlement catalan (70 sur 135) lors des élections régionales du 21 décembre.

Cela doit en principe leur permettre de désigner un président de région dans leurs rangs. Quatre candidats sont évoqués.

Jordi Sánchez, activiste incarcéré

Il a été proposé par Carles Puigdemont, notamment parce qu’il est numéro deux sur sa liste «Ensemble pour la Catalogne», arrivée en premier au sein du bloc indépendantiste (34 sièges).

C’est un homme «transversal (..) qui peut se rapprocher de différentes sensibilités», a déclaré M. Puigdemont.

Toutefois, pour pouvoir être investi il doit obtenir une permission de sortie du juge chargé de l’enquête le visant, qui a déjà refusé cette permission à d’autres avant lui.

Titulaire d’une licence en sciences politiques et âgé de 53 ans, Jordi Sanchez dirige la puissante association indépendantiste catalane ANC (Assemblée nationale catalane).

Il est en détention provisoire depuis le 16 octobre, pour une manifestation le 20 septembre à Barcelone. Les manifestants avaient cerné un immeuble où la garde civile menait une perquisition, bloquant la sortie pendant plusieurs heures.

Jordi Sanchez a commencé à militer à 19 ans au sein d’un mouvement pour la défense du calatan, «Appel à la solidarité», qui boycottait notamment les commerces utilisant l’espagnol sur leurs devantures ou décrochait des drapeaux espagnols.

Il a aussi été membre dirigeant d’une fondation dont la vocation était de faire connaître la Catalogne à l’étranger. En 2015, il a été choisi pour diriger l’ANC, capable de mobiliser des centaines de milliers de manifestants pour défendre le droit à l’autodétermination du peuple catalan.

Jordi Turull, le porte-parole

De nombreux médias estiment que ce licencié en droit de 51 ans pourrait être une autre option si Jordi Sanchez est empêché. Jordi Turull est numéro trois sur la liste de M. Puigdemont. Et jusqu’au 27 octobre il occupait le poste de porte-parole du gouvernement. Cet élu régional est l’un de ses proches.

Sa carrière politique a démarré en 1987, en tant que conseiller municipal du parti Convergencia democratica (conservateur et nationaliste), actuel Parti démocratique de Catalogne. C’est, selon ses compagnons, «un homme de parti».

Il a présidé entre 2013 et 2016 le groupe parlementaire nationaliste et conservateur. Jordi Turull est également poursuivi pour «rébellion et sédition» mais il n’a passé qu’un mois en détention provisoire.

Sa candidature reste compliquée puisqu’en cas de renvoi devant un tribunal, il risquerait de se voir privé du droit d’exercer une fonction publique.

Elsa Artadi, bras droit de Puigdemont

Elsa Artadi, 41 ans, titulaire d’un doctorat en économie de l’université de Harvard aux États-Unis et adepte de yoga est aussi très souvent mentionnée. Elle a deux avantages: sa proximité avec Carles Puigdemont et l’absence de casier judiciaire.

Elsa Artadi a rejoint le département des Affaires économiques de la Généralité (exécutif catalan) en 2010, après avoir enseigné en Italie. En 2016, elle s’est vu confier le poste de coordinatrice des ministères régionaux, avant de coordonner en 2017, la campagne de Carles Puigdemont pour les élections régionales du 21 décembre.

Oriol Junqueras, le «vice-président»

Comme Jordi Sanchez, cet historien de 48 ans est en détention provisoire. La justice le soupçonne d’avoir eu, en tant que vice-président régional chargé des finances, un rôle important dans la tentative de sécession de la Catalogne.

Oriol Junqueras est aussi le dirigeant de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), la deuxième formation indépendantiste. Son parti estime que sa candidature a aussi une «légitimité», car il faisait partie du gouvernement destitué par Madrid.

Catholique pratiquant, marié et père de deux jeunes enfants, Oriol Junqueras dirige depuis 2011 cette formation de gauche qui a gagné depuis du terrain électoralement au point de menacer l’hégémonie historique des nationalistes conservateurs en Catalogne.