Des passants devant une boutique Huawei de Pékin, jeudi

Pékin demande à Ottawa de libérer une dirigeante de Huawei, recherchée aux É.-U.

PÉKIN, Chine - Pékin demande à Ottawa de libérer une dirigeante du géant chinois des télécommunications Huawei Technologies arrêtée samedi et détenue depuis à Vancouver, dans une affaire qui aggrave les tensions avec les États-Unis et menace de compliquer les négociations commerciales.

Meng Wanzhou effectuait une correspondance au Canada lorsqu’elle a été arrêtée «au nom des États-Unis d’Amérique» pour faire face à des accusations non précisées à New York, selon un communiqué de Huawei. Un porte-parole du département américain de la Justice a refusé de commenter. Le quotidien «The Globe and Mail», citant des sources policières, soutient que Washington la soupçonne d’avoir transgressé les sanctions commerciales imposées par les États-Unis à l’Iran.

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Huawei, premier fournisseur mondial d’équipement réseau utilisé par les entreprises de téléphonie et d’internet, fait l’objet de grandes préoccupations américaines en matière de sécurité. Sous l’administration actuelle et précédente, Washington a fait pression sur les pays européens et d’autres alliés pour limiter leur recours à la technologie Huawei.

Les États-Unis considèrent Huawei et de plus petits fournisseurs chinois de technologie comme des concurrents commerciaux, mais aussi comme de possibles couvertures pour l’espionnage. L’administration de Donald Trump affirme que ces entreprises chinoises bénéficient de subventions et de barrières commerciales inéquitables.

Le moment de l’arrestation de Mme Meng est par ailleurs embarrassant pour les deux pays, tout de suite après l’annonce d’une trêve dans la guerre commerciale qui trouve justement ses racines dans la politique technologique de Pékin. Mme Meng a été arrêtée à Vancouver samedi, le jour où les présidents Donald Trump et Xi Jinping se sont rencontrés en Argentine et ont annoncé la trêve.

Les marchés boursiers ont d’ailleurs chuté, jeudi, craignant un regain de tensions entre les États-Unis et la Chine qui menacerait la croissance économique mondiale. L’indice Hang Seng de la bourse de Hong Kong a perdu 2,5 pour cent, et le DAX en Allemagne a coulé de 1,8 pour cent.

Droits de la personne

Dans un communiqué, le gouvernement chinois soutient que Mme Meng n’a enfreint aucune loi américaine ou canadienne, et il exige que le Canada «corrige immédiatement l’erreur» et la relâche. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Geng Shuang, a soutenu qu’une arrestation sans motifs constitue une violation des droits de la personne.

Mais le ministère chinois du Commerce a précisé que Pékin souhaite éviter de perturber les pourparlers visant à régler le différend avec Washington sur la politique technologique, qui a donné lieu à une hausse des tarifs douaniers sur des milliards de dollars de marchandises de ces deux pays. Le président Trump a accepté la semaine dernière de suspendre ces hausses pendant 90 jours, et la Chine compte sur ce répit pour conclure un accord, a déclaré un porte-parole du ministère, Gao Feng.

Les hausses de tarifs douaniers brandies par M. Trump découlent de plaintes selon lesquelles Pékin vole des technologies, ou fait pression sur des sociétés étrangères pour qu’elles leur transmettent. Mais les responsables américains s’inquiètent également plus largement de ce que les projets de création par l’État de géants chinois de la robotique, de l’intelligence artificielle et d’autres secteurs des hautes technologies puissent miner le leadership américain dans ces domaines.

Des capitales méfiantes

Le mois dernier, la Nouvelle-Zélande a empêché une entreprise de téléphonie mobile d’utiliser le matériel Huawei, pour des raisons de «sécurité du réseau». En août, Huawei a été empêchée de travailler sur le réseau national australien de cinquième génération.

Et mercredi, l’opérateur de téléphonie britannique BT a annoncé qu’il retirait les équipements Huawei du coeur de ses réseaux de téléphonie mobile. Huawei demeure toutefois un fournisseur d’autres équipements et un «partenaire d’innovation précieux», a-t-on précisé.

Le «Wall Street Journal» écrivait plus tôt cette année que les autorités américaines enquêtaient sur le fait de savoir si Huawei avait enfreint les sanctions imposées à l’Iran.

Le plus grand rival chinois de Huawei, ZTE, a failli disparaître cette année lorsque Washington lui a interdit d’acquérir la technologie américaine à cause de ses ventes à la Corée du Nord et à l’Iran. Le président Trump lui a rétabli l’accès après que ZTE a accepté de payer une amende d’un milliard de dollars, de remplacer ses dirigeants et d’intégrer une équipe de conformité choisie par les États-Unis.

Huawei figure parmi les trois plus grands fournisseurs mondiaux de téléphones intelligents en nombre d’appareils vendus, derrière Samsung et Apple.

Mme Meng est une membre influente du monde des affaires en Chine; vice-présidente du conseil d’administration de Huawei, elle est aussi la fille de son fondateur, Ren Zhengfei, un ancien ingénieur militaire chinois.

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La directrice financière du géant chinois des télécoms Huawei, Meng Wanzhou, a été arrêtée le 1er décembre à Vancouver.

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«Pas au courant»

Huawei a pour sa part indiqué n’avoir aucune connaissance d’acte répréhensible de la part de sa directrice financière.

«La compagnie a reçu très peu d’informations en ce qui concerne les accusations et n’est pas au courant d’un quelconque méfait de la part de Mme Meng», a indiqué l’entreprise dans un communiqué.

«Huawei respecte toutes les lois et réglementations en vigueur, y compris les lois et réglementations en matière de contrôle des exportations et de sanctions, adoptées par l’ONU, les États-Unis et l’Union européenne.»

La nouvelle de l’arrestation a fait plonger jeudi les Bourses asiatiques, notamment chinoises: Shanghai a chuté à la clôture de 1,68%, Hong Kong de 2,47%.

Mme Meng est la fille de Ren Zhengfei, fondateur de Huawei en 1987, et ancien membre de l’armée chinoise.

En avril, le quotidien Wall Street Journal avait rapporté que la justice américaine avait ouvert une enquête pour établir si la dirigeante avait enfreint les sanctions américaines contre l’Iran.

Les autorités américaines soupçonneraient Huawei d’avoir exporté depuis 2016, au moins, des produits d’origine américaine vers l’Iran et d’autres pays visés par des sanctions américaines, en violation des lois des États-Unis.

Un autre géant chinois des télécoms, ZTE, a été lourdement sanctionné cette année par l’administration Trump pour avoir enfreint l’embargo américain visant Téhéran.

Déboires

Washington avait interdit à la mi-avril toutes les ventes de composants électroniques américains à ZTE. Elle avait dû cesser la majeure partie de ses activités, mettant en péril sa survie. L’entreprise s’en était finalement sortie en payant une amende d’un milliard de dollars.

Le gouvernement américain a demandé officiellement en début d’année à ses opérateurs télécoms de ne pas s’équiper de produits chinois.

Plusieurs élus du Congrès à Washington voyaient notamment dans Huawei «une menace pour la sécurité des États-Unis», invoquant des rapports du groupe «avec le Parti communiste chinois ainsi qu’avec les services de sécurité et de renseignement chinois».

La croissance explosive de l’équipementier se heurte aussi désormais à l’écueil géopolitique, certains acteurs occidentaux ou asiatiques refusant de le laisser s’installer dans leurs réseaux 5G, qui ont un caractère stratégique.

Durant l’été, l’Australie a à son tour exclu Huawei du déploiement de la 5G, estimant que «l’implication de fournisseurs susceptibles d’être soumis à des décisions extrajudiciaires d’un gouvernement étranger» constituait un risque, suivie par la Nouvelle-Zélande en novembre, officiellement pour incompatibilité technologique.

Des téléphones Huawei

CINQ CHOSES À SAVOIR

La Chine demande au Canada de libérer une dirigeante de Huawei Technologies arrêtée pour une possible extradition aux États-Unis.

La directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, a été arrêtée samedi à Vancouver. Le journal Globe and Mail, citant des sources au sein des forces de l’ordre, rapporte qu’elle est soupçonnée d’avoir essayé de contourner les restrictions américaines en matière de commerce avec l’Iran.

Voici quelques faits saillants sur le fournisseur d’équipements de télécommunications à la croissance rapide.

Qu'est-ce que Huawai?

La société privée, basée dans le pôle technologique de Shenzhen, près de Hong Kong, dans le sud de la Chine, est le plus grand fournisseur mondial de matériel de réseau utilisé par les entreprises de téléphonie et internet. Huawei a récemment dépassé Apple en tant que deuxième fabricant de téléphones cellulaires, derrière le géant sud-coréen Samsung. Fondée en 1987 par un ancien ingénieur militaire, Ren Zhengfei, le père de Meng, la compagnie compte 170 000 employés dans le monde et affirme avoir des activités dans plusieurs de 170 pays.

Pourquoi la compagnie fait-elle parler d'elle? 

Des responsables canadiens indiquent que Mme Meng pourrait être extradée vers les États-Unis. Le département américain de la Justice a refusé de commenter. Le journal Globe and Mail a cité des sources policières affirmant qu’elle était soupçonnée d’essayer d’échapper aux restrictions américaines sur le commerce avec l’Iran. Huawei a déclaré que les États-Unis avaient demandé l’arrestation de Mme Meng et que la compagnie n’était au courant d’aucun acte répréhensible. La société affirme respecter toutes les lois et règles en vigueur.

Les affaires iraniennes de Huawei 

Les affaires de Huawei en Iran ont augmenté après le retrait des entreprises occidentales pour protester contre la répression contre les manifestants en 2009. Mais l’entreprise a déclaré fin 2011 qu’elle limitait son activité et qu’elle ne cherchait plus de nouveaux clients là-bas en raison d’une «situation de plus en plus complexe». En avril, la Chine a appelé les États-Unis à ne pas nuire à la confiance des entreprises après que le Wall Street Journal eut annoncé que Washington enquêtait sur le fait que Huawei avait violé les sanctions imposées à l’Iran. Le rapport n’a pas dit de quoi Huawei pourrait être soupçonné.

Huawei et ZTE

Huawei et ZTE ont tous deux eu des problèmes avec les États-Unis et d’autres gouvernements à propos de leurs relations avec l’Iran et des craintes que leur équipement ne soit utilisé à des fins d’espionnage. ZTE a failli faire faillite cette année lorsque Washington lui a interdit d’acheter de la technologie américaine en raison de ses exportations vers la Corée du Nord et l’Iran. Le président Donald Trump a rétabli l’accès après que ZTE eut accepté de payer une amende d’un milliard de dollars, de remplacer son équipe de direction et d’intégrer une équipe de conformité choisie par les États-Unis dans l’entreprise. Huawei semble bien plus forte commercialement que ZTE, avec le plus gros budget de recherche et développement de toutes les entreprises chinoises et un vaste portefeuille de brevets, ce qui la rend moins dépendante des fournisseurs américains.

Et maintenant?

On ne sait pas exactement à quelles accusations Mme Meng pourrait faire face si elle était extradée vers les États-Unis. Des préoccupations liées à la sécurité ont entravé les activités de Huawei aux États-Unis, les acquisitions ayant été rejetées et les sociétés mises en garde de ne pas acheter de matériel réseau auprès de Huawei ou de ZTE. Cela signifie que les États-Unis ont moins d’influence auprès de Huawei que de ZTE et certaines autres sociétés chinoises. Mais la société ressent probablement de la pression alors que les autres gouvernements répondent aux appels lancés par les États-Unis pour limiter l’accès de Huawei à leurs réseaux de télécommunication et aux technologies stratégiques. Les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont interdit l’utilisation de la technologie de Huawei lors du déploiement des prochains réseaux 5G, pour des raisons de sécurité nationale.