Une amie de la famille d'Israel Ogunsola se recueille à l'endroit où le jeune homme a été poignardé il y a quelques jours.

Multiplication des meurtres à Londres

LONDRES — Les amis d’Israel Ogunsola décrivent un jeune homme enjoué qui savait faire rire les autres.

Le jeune de 18 ans a pourtant été poignardé à mort il y a quelques jours, devenant la 53e victime d’un meurtre à Londres cette année. La capitale britannique est secouée par une explosion de violence mortelle qui est essentiellement le fait de jeunes membres de gangs armés de couteaux.

Si on ne s’entend pas sur les causes des disputes et les solutions à y apporter, la douleur n’en demeure pas moins bien réelle.

«Je n’arrive toujours pas à le croire, parce que je ne comprends pas pourquoi», a dit Nella Panda mercredi, à quelques mètres de l’endroit où M. Ogunsola s’est écroulé. Policiers et ambulanciers ont tout tenté pour le sauver, mais son décès a été constaté 25 minutes plus tard.

«C’était tout simplement un type heureux, a ajouté la jeune femme de 19 ans. Il se faisait des amis partout. [...] On s’amusait toujours quand on était avec lui.»

M. Ogunsola est devenu le 12e adolescent à mourir violemment cette année à Londres. Plusieurs des suspects arrêtés sont aussi des adolescents ou de jeunes adultes.

La plupart des victimes de meurtre ont été poignardées à mort. Le contrôle des armes à feu est très serré au Royaume-Uni et les fusillades sont rares.

Si cette tendance sanglante se maintient, Londres surpassera allègrement les 130 meurtres recensés en 2017 pour atteindre un sommet sans précédent depuis les années 2000.

Plus de meurtres ont été commis à Londres qu’à New York en février et en mars, une distinction peu enviable. Les deux villes sont de taille comparable, avec plus de huit millions d’habitants, et on y retrouve des pôles similaires de richesse et de pauvreté; Londres n’a toutefois jamais été le théâtre de plus de meurtres que la mégalopole américaine. New York a dénombré 290 meurtres en 2017, soit le chiffre le plus bas en plusieurs décennies.

Les policiers et les intervenants communautaires attribuent cette explosion de violence au contrôle du commerce de la drogue et à une guerre entre gangs de rue. Certaines victimes étaient ciblées, mais d’autres se trouvaient simplement au mauvais endroit au mauvais moment — comme Tanesha Melbourne, une jeune femme de 17 ans qui a été abattue pendant qu’elle jasait avec des amis.

Problème national

Certains pointent le maire Sadiq Khan, qui supervise la Police métropolitaine, mais le gouvernement britannique a retranché plus de 20 % au budget des forces policières depuis 2010.

M. Khan a prévenu que la criminalité est un problème national et qu’il ne peut pas tout faire tout seul. «Depuis que j’ai été élu maire, je préviens le gouvernement que les coupures qu’il impose à Londres sont insoutenables», a-t-il dit.

Le gouvernement conservateur a aussi sabré le financement de plusieurs conseils locaux, ce qui a entraîné la fermeture de centres et de programmes destinés aux jeunes.

L’argent n’est pas le seul problème. Certains croient que la lutte à la criminalité est freinée par les limites imposées aux pouvoirs des policiers d’interpeller et de fouiller un suspect - une décision prise par l’actuelle première ministre Theresa May à l’époque où elle était ministre de l’Intérieur.

La commissaire de la Police métropolitaine, Cressida Dick, croit que les réseaux sociaux permettent aux querelles de s’envenimer très rapidement, ce qui voit les jeunes passer de «un peu fâchés à “on se bat” très vite».

Le parlementaire travailliste David Lammy — dont la circonscription de Tottenham, dans le nord de Londres, a été le théâtre de quatre meurtres cette année — blâme les groupes criminels internationaux qui, selon lui, ont fait du Royaume-Uni «le supermarché des drogues en Europe».

«Les drogues sont partout, a-t-il déclaré à la BBC. C’est comme [se faire livrer une pizza]. C’est aussi répandu que ça. On peut les trouver sur WhatsApp, Snapchat. Ultimement c’est ce qui alimente les guerres de territoires et la culture de la violence.»

Une solution?

L’ancien policier John Carnochan croit détenir la solution. Au début des années 2000, la ville écossaise de Glasgow était la capitale du meurtre au Royaume-Uni. En 2005, M. Carnochan y a fondé une «unité de réduction de la violence» qui traitait la violence comme un problème de santé publique au lieu d’une simple question de loi et d’ordre.

«Ça nous a donné un nouveau langage. On pouvait commencer à parler de prévention, a-t-il expliqué. Parce que la loi et l’ordre, la justice, ne s’intéressaient pas à la prévention. Notre idée de la prévention était un système d’alarme ou des barreaux aux fenêtres.»

À Glasgow, la prévention a pris la forme de policiers qui collaboraient avec des enseignants, des travailleurs sociaux et d’autres pour «répartir le problème» et trouver des solutions. Ça voulait aussi dire d’approcher les jeunes hommes responsables de la violence pour leur offrir des alternatives — ce que plusieurs ont accueilli à bras ouverts.

«Ça paraît tellement évident quand on le dit à voix haute, a dit M. Carnochan. Si tu es un jeune homme et que tu penses que tu as besoin d’avoir un couteau à ta ceinture chaque fois que tu sors de chez toi, ça ne peut pas être une bonne chose.»

Le nombre de meurtres commis à Glasgow a chuté de moitié entre 2005 et 2015. M. Carnochan croit qu’une approche similaire fonctionnerait à Londres.

Mais les solutions semblent rares à Hackney, un quartier de Londres où des logements subventionnés côtoient des manoirs de l’ère victorienne et des boutiques huppées. La police a arrêté deux jeunes de 17 ans en lien avec le meurtre de M. Ogunsola, mais d’autres jeunes croient que les représailles sont inévitables.

«Les gens sont tout simplement en colère, et ça va les rendre encore plus furieux et le cycle de la colère va continuer», a dit Mme Panda.

Elle pleure un ami qu’elle avait croisé quelques heures seulement avant sa mort et elle se pose des questions sans réponses. Et s’il n’avait pas été à cet endroit? Et si les secours étaient arrivés plus tôt?

«Sa mère et son père pourraient être avec leur fils à l’hôpital aujourd’hui, au lieu de se préparer à l’enterrer», déplore-t-elle.