Mohammed ben Salmane, le féroce prince d’Arabie

Il mène la guerre au Yémen. Il étouffe le Qatar. Il menace l’Iran. Il sème la pagaille au Liban. Mais qui est vraiment Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie Saoudite, qui veut moderniser son pays à toute vitesse? Un visionnaire? Un mégalo? Un inconscient qui ne cesse de craquer des allumettes dans la poudrière du Moyen-Orient? Portrait d’un homme pressé, sur le chemin des incendies.

Ses adversaires le surnomment «le féroce». Ou «Monsieur-je-sais-tout». Ses partisans se contentent de l’appeler par ses initiales, à la mode occidentale: «MBS». À 32 ans, le prince héritier Mohammed ben Salmane se voit déjà régner sur l’Arabie Saoudite durant un demi-siècle. 50 ans! Assez pour réinventer le pays. Assez pour planifier l’après-pétrole. Assez pour enterrer les vieux schnocks qui prédisent son échec.

L’énergie et la férocité du prince prennent le monde par surprise. «Depuis 40 ans, en Arabie Saoudite, la force politique dominante n’a pas été l’islamisme, le libéralisme, le capitalisme ou rien qui se termine en “isme”, écrit le chroniqueur Thomas Friedman, dans le New York Times. Ce fut la maladie d’Alzheimer.» Un constat cruel, mais plutôt juste. Le roi Salmane est âgé de 81 ans. Son prédécesseur est mort à 84 ans. Et il avait lui-même remplacé un roi décédé à l’âge de 90 ans.

Peu après son arrivée au pouvoir, en 2005, le défunt roi Abdallah avait promis des réformes démocratiques. À la blague, on racontait que le changement se limitait à la fin de l’obligation… de lui baiser les mains. À l’époque, on disait même que lorsqu’un roi nommait son successeur, il venait d’accomplir 90% de son mandat…

Le royaume des 8000 princes

Dans ces conditions, l’ascension fulgurante de MBS est comparée à un coup d’État. Ou à un épisode particulièrement invraisemblable de la série télévisée Game of Thrones. En l’espace de deux ans et demi, le prince s’est adjugé tous les postes clés du gouvernement, éliminant ses rivaux les uns après les autres. Il contrôle désormais les ministères de la Défense, de l’Économie, du Pétrole et de l’Intérieur. Sans oublier la garde nationale. 

Sur la route du pouvoir absolu, MBS a court-circuité les traditions. Il a piétiné le savant partage des pouvoirs entre les clans de la famille royale. Tout cela avec la bénédiction de son paternel, le roi Salmane, qui souffrirait de graves ennuis de santé.

Ici, on nous pardonnera de ne pas entrer dans les détails de la royauté saoudienne. Le fondateur de la dynastie, le roi Abdelaziz, a eu 89 enfants, avec 28 épouses différentes, entre 1900 et 1953. À eux seuls, ses trois fils les plus prolifiques ont engendré un total de 115 enfants dont la progéniture a donné naissance à une multitude de bambins, qui ont eux-mêmes produit de nombreux descendants.

Selon les estimations, l’Arabie Saoudite compte entre 4000 et 8000 princes.

En 1995, la fuite d’un document provenant de l’ambassade américaine a dévoilé une infime portion des finances du royaume. «Les rentes… vont de 270 000 $ par mois pour un fils du fondateur de la dynastie à 8000 $ par mois pour ses arrières-arrières-petits-enfants, peut-on y lire. […] Des cadeaux de noces variant d’un à trois millions $ sont aussi distribués aux membres de la famille royale […]»

«Pourquoi l’Arabie Saoudite est-elle un pays riche?» demandent les cyniques.

Réponse: Parce que même si tous les membres de la famille royale volent le pays, depuis des décennies, les caisses de l’État ne sont pas encore vides. 

L’incorruptible

Fils du roi Salmane et de sa troisième épouse, le prince MBS a longtemps évolué dans l’ombre de ses frères plus célèbres. Contrairement à tant d’autres princes, il n’a pas étudié dans une université prestigieuse, en Angleterre ou aux États-Unis. Il n’a même pas été photographié, ivre mort dans les bras d’une Miss Univers, sur la Côte d’Azur!

Le temps a passé. Aujourd’hui, dans les journaux saoudiens, le culte de la personnalité de MBS bat son plein. On célèbre ce leader moderne, amateur de ski nautique et de culture japonaise. Récemment, des pages de publicité vantaient son «charisme», son «ardeur au travail» et son «intégrité». Même les arrestations étaient accueillies avec enthousiasme. «Le nœud coulant se resserre, peu importe de qui il s’agit», triomphait un journal de la capitale, cette semaine.

Depuis des mois, le tableau de chasse du prince incorruptible ne cesse de s’allonger. Il comprend désormais des dizaines de membres de la famille royale. Étrangement, les spécialistes notent que les purges anticorruption frappent ses rivaux. En épargnant ses alliés. Normal. Ne dit-on pas que le hasard fait bien les choses? 

Il va de soi que personne ne demande où le prince héritier a pris les 500 millions $ dépensés pour l’achat d’un yacht de 134 mètres de longueur, en 2015. Ni comment son père, le roi Salmane, a réussi à dépenser 100 millions $ pour ses vacances au Maroc, l’été dernier. Ce genre de question indiscrète peut valoir 10 ans de prison. Avec en prime un nombre indéterminé de coups de fouet… 

Le superman de la jeunesse

Les partisans de l’équipe de l’Arabie Saoudite montrent des photos du roi saoudien Salmane et du prince héritier Mohammed ben Salmane lors du match de qualification du groupe B de la Coupe du monde 2018 entre leur club et le Japon à Djeddah, le 5 septembre dernier.

En Arabie Saoudite, le prince héritier se présente comme le superman de la jeunesse. Le porte-parole d’une nouvelle génération, avide de mordre dans la vie. Un rôle crucial, quand on sait que 70 % de la population du pays est âgé de moins de 30 ans.

À ceux-là, MBS propose une version grandiose du futur, baptisée Vision 2030. Il veut investir des dizaines de milliards de dollars, pour diversifier l’économie et préparer l’ère de «l’après-pétrole». Il rêve aussi d’une immense zone de haute technologie, à cheval sur l’Arabie Saoudite, la Jordanie et l’Égypte. 

Surtout, le prince promet une Arabie Saoudite modérée. Il veut en finir avec la version archaïque de l’islam que le pays a exporté un peu partout dans le monde. «Nous n’allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes», a-t-il récemment déclaré, durant une conférence consacrée à la technologie. 

Déjà, la redoutable police religieuse se fait plus discrète. Les femmes pourront conduire une automobile, à partir de juin 2018. On annonce même — ô sacrilège! — l’ouverture prochaine de cinémas! Une véritable révolution dans un pays où une figure religieuse décrétait naguère qu’il est “anti-islamique” de faire un bonhomme de neige. Sans oublier les imams qui assuraient que les femmes qui prennent le volant s’exposent à des maladies des ovaires!

«Téméraire» et «impulsif»

Qui est vraiment MBS? Sous le couvert de l’anonymat, des diplomates le décrivent comme un être «téméraire» et «impulsif». L’équivalent d’une grenade dégoupillée. À peine installé ministre de la Défense, en mars 2015, il envoie l’armée au Yémen, pour mâter une rébellion soutenue par l’Iran. Une décision douteuse, pompeusement surnommée «Opération Tempête Décisive».

Deux ans et demi plus tard, l’intervention n’a rien de décisif. La guerre a fait des milliers de morts. Elle coûte des milliards de dollars. Les Saoudiens et leurs alliés n’ont même pas repris Sanaa, la capitale du Yémen. Et l’affaire tourne à la catastrophe humanitaire, avec des millions de civils menacés par le choléra et la famine.

Pus récemment, MBS a entrepris d’étrangler économiquement le Qatar voisin. Il dénonce le soutien du petit émirat à «l’extrémisme religieux». Surtout, il l’accuse de faire les yeux doux à l’Iran, l’ennemi juré. En septembre, pour exciter le nationalisme, plusieurs vedettes de la pop arabe ont enregistré une chanson anti-Qatar sur l’étiquette musicale saoudienne Rotana. 

Le résultat pourrait être décrit comme version guerrière de We are the World. Un vrai, un authentique cauchemar musical.

L’ami de Donald Trump

MBS va vite. Au risque de se faire beaucoup d’ennemis. La journaliste française Clarence Rodriguez résume le parcours fulgurant du prince dans une formule imagée : «On a l’habitude de dire que la société saoudienne avance à la vitesse d’un chameau. Mohammed ben Salmane est, lui, au volant d’un bulldozer!» (1)

Pour l’instant, le plus grand partisan de MBS est nul autre que le président américain, Donald Trump. Même après l’arrestation arbitraire de plusieurs centaines de personnes, la semaine dernière, le président n’a rien perdu de son enthousiasme. «Ils savent ce qu’ils font.» «Plusieurs des gens qui sont malmenés siphonnaient l’État depuis des années», a écrit le président sur son compte Twitter.

En coulisses, on chuchote que la sympathie du président n’est pas désintéressée. En mai, le royaume a signé avec les États-Unis une série de contrats prévoyant l’achat de plusieurs dizaines de milliards de dollars d’armement! Les Américains espèrent aussi toucher le pactole avec la privatisation de 5 % de la Saudi Aramco, la gigantesque compagnie de pétrole saoudienne. Une affaire de 100 milliards $. Peut-être plus.

Il n’empêche. Dans l’ombre, des membres de la famille royale ne cachent pas leur inconfort. Selon eux, le prince n’écoute que les consultants et les faiseurs d’images. Ils redoutent que ses manières de hussard enragé provoquent une guerre avec l’Iran. Récemment, le quasi-enlèvement du premier ministre libanais n’a rien fait pour atténuer leur crainte.

Les manières de MBS rappellent les mots d’un lord anglais, à propos du kaiser Guillaume II, à la veille de la Première Guerre mondiale : «Il n’aime pas la guerre. Mais il aime faire les choses qui conduisent à la guerre.»

(1) Clarence Rodriguez, Arabie saoudite 3.0 : paroles de la jeunesse saoudienne, Les éditions Érik Bonnier, 2017.

***

L'ARABIE SAOUDITE EN 9 CHIFFRES

33,3 millions: population en juillet 2017

2030: année au cours de laquelle le pays consommera tellement de pétrole qu’il ne sera plus en mesure d’en exporter si la tendance se maintient

134 milliards $: déficit budgétaire du pays, en 2016. La chute des prix du pétrole a fait mal à l’économie d’un pays qui tirait 80 % de ses recettes de l’or noir

1: rang de l’Arabie Saoudite parmi les pays producteurs de pétrole du monde. Le pétrole saoudien représente environ 12 % de la production mondiale

70 %: proportion de la population qui est âgée de moins de 30 ans

1994: année où l’Arabie Saoudite était devenue le sixième plus grand exportateur de blé au monde. Depuis, le pays a mis fin à cette culture insensée, qui épuisait à toute vitesse les réserves d’eau d’un pays situé en plein désert

70 $ américain: prix du baril de pétrole jugé «confortable» par l’Arabie Saoudite. Ces temps-ci, il tourne autour de 56 $

25 %: proportion des jeunes saoudiens de moins de 30 ans qui se retrouvent au chômage

300 000: nombre de jeunes Saoudiens qui arrivent sur le marché du travail, chaque année