Les séparatistes estiment que les 2 millions de Catalans qui ont - selon leurs chiffres - voté «oui» à l’indépendance leur confèrent un «mandat populaire» pour déclarer l’indépendance.

Madrid et Barcelone vers le choc frontal

MADRID — Madrid a fait jeudi un pas de plus vers une suspension de l’autonomie de la Catalogne, accusant son exécutif séparatiste de chercher «l’affrontement systématique» dans une crise qui menace la stabilité de l’Espagne et inquiète l’Union européenne (UE).

Le président indépendantiste catalan, Carles Puigdemont, n’a pas répondu exactement à la mise en demeure du gouvernement espagnol, qui le sommait de préciser jeudi au plus tard s’il avait, oui ou non, déclaré l’indépendance de sa riche région de 7,5 millions d’habitants.

Il n’a pas non plus accepté de «rétablir l’ordre constitutionnel» en Catalogne, où vivent 16 % des Espagnols et en proie à un conflit sans précédent avec le gouvernement central depuis que l’Espagne est redevenue démocratique en 1977.

«Si le gouvernement persiste à empêcher le dialogue et poursuivre la répression, le Parlement de Catalogne pourra procéder [...] au vote d’une déclaration formelle d’indépendance», a-t-il écrit jeudi dans une lettre adressée au chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy.

Madrid y a vu une menace et a promis de «restaurer au plus vite la légalité et l’ordre constitutionnel» en déclenchant l’article 155 de la Constitution, qui permet de suspendre tout ou partie de l’autonomie d’une région.

Soutiens européens

Après cette annonce, Mariano Rajoy était attendu à Bruxelles pour un Conseil européen, où les dirigeants de l’Union lui ont réitéré leur confiance.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et le chef de l’opposition espagnole, le socialiste Pedro Sanchez, avaient auparavant aussi abordé la question catalane.

«Le soutien des institutions européennes est plus fort que jamais», a assuré à la presse M. Sanchez, qui fait front commun avec M. Rajoy sur le sujet.

Le président français, Emmanuel Macron, a affirmé que l’UE enverrait un «message d’unité» autour de l’Espagne et la chancelière allemande, Angela Merkel, a dit espérer que des solutions puissent être trouvées «sur la base de la Constitution».

Même le premier ministre belge, Charles Michel, qui avait émis des critiques sur la gestion de la crise par Madrid, en a profité pour démentir tout «incident» diplomatique avec l’Espagne évoqué dans la presse de son pays.

Seule ombre au tableau dans ce concert de soutiens, l’ironie de Vladimir Poutine, qui a dénoncé un «deux poids deux mesures» de l’Union européenne, mettant la Catalogne sur le même plan que la Crimée, dont l’annexion par la Russie au détriment de l’Ukraine en 2014 après un référendum avait valu à Moscou des sanctions européennes.

Division

Les mesures de suspension de l’autonomie seront définies samedi lors d’un conseil des ministres extraordinaire qui devra les transmettre au Sénat, en vue de leur validation fin octobre.

La longueur de la procédure permet «que les acteurs aient plus de marge de manoeuvre pour une éventuelle négociation», explique le politologue Pablo Simon.

Pour lui, «le gouvernement central tente un coup politique: il veut voir si l’unité dans le bloc indépendantiste se fissure et si on va à des élections», explique-t-il à l’AFPTV, une éventualité pour l’heure écartée par les séparatistes, qui ont dit leur volonté d’être «toujours coordonnés».

Cela n’empêche pas Carles Puigdemont d’être tiraillé.

La CUP, son allié-clé d’extrême gauche qui souhaite la naissance immédiate d’une république catalane indépendante, a appelé à de nouvelles manifestations dès jeudi soir. Une centaine de militants ont répondu à l’appel sous des trombes de pluie devant la préfecture de Barcelone.

Aux cris de « dehors les forces d’occupation!» et «Inde-Inde-indépendance», les manifestants ont envahi la chaussée, empêchant les voitures de passer.

Les milieux économiques le pressent, eux, de reculer. Plus de 900 entreprises ont déjà transféré leur siège social hors de la région depuis le référendum d’autodétermination interdit du 1er octobre, et le tourisme chute.

Les séparatistes estiment que les 2 millions de Catalans qui ont - selon leurs chiffres - voté «oui» à l’indépendance leur confèrent un «mandat populaire» pour déclarer l’indépendance.

La société catalane est pourtant profondément divisée.

«Je suis saturé, là [...]. Chaque jour, il y a une échéance très importante, une date très importante», se lamente Albert Puig, interrogé par l’AFP jeudi dans les rues de Barcelone. «J’ai beau m’informer, je ne vois pas d’avancée», ajoute l’informaticien de 35 ans, qui se dit «plutôt en faveur des indépendantistes», mais ne sait plus «très clairement quoi penser».

Le gouvernement espagnol accuse les dirigeants catalans de «chercher, délibérément et systématiquement, l’affrontement institutionnel».

«Avec une menace d’indépendance sur la table, le dialogue est très difficile, pour ne pas dire impossible», a estimé le chef des socialistes catalans, Miquel Iceta.