À la fin de sa vie, Gandhi ne se déplaçait presque jamais sans ses deux petites nièces qu’il surnommait «ses bâtons de vieillesse».

L’étrange bataille autour de la mémoire de Gandhi

Le 30 janvier 1948, à New Delhi, Gandhi est assassiné par un fanatique qui l’accuse «d’émasculer» la nation hindoue. Le tueur, Nathuram Godse, prétend que les appels à la non-violence font partie d’un vaste complot pour que les musulmans massacrent des hindous. Malgré tout, après avoir tiré trois balles à bout portant sur le vieil homme, on raconte que l’assassin fait un geste incroyable. Il s’incline respectueusement devant celui qu’il vient d’abattre! (1)

L’année 2018 marque le 70e anniversaire de l’assassinat de Gandhi, symbole planétaire de la non-violence. Mais les temps sont durs pour le Grand Homme. En Inde, le gouvernement lui préfère des héros plus guerriers. Et voilà qu’une nouvelle biographie rappelle ses étranges expériences sexuelles avec de jeunes femmes. Gandhi peut-il être tué deux fois?

Vivant, Gandhi était un prophète immense, mais fragile. Mort, il devient planétaire. Contagieux. Durable. Ses idées sur la non-violence inspirent plusieurs générations de leaders, incluant Martin Luther King, Nelson Mandela et le Dalaï-lama. Les révolutionnaires ukrainiens et géorgiens se réclament de lui. En 2011, lors des premières manifestations du printemps arabe, sa photo apparaît lors de manifestations en Égypte, au Yémen et en Tunisie.

Dans la vie de tous les jours, les citations de Gandhi sont récupérées à toutes les sauces. Citons quelques classiques de la croissance personnelle ou de la pop psycho. «Tu dois d’abord incarner le changement que tu souhaites voir se répandre à travers le monde.» «Le faible n’arrive jamais à pardonner. Le pardon est la caractéristique du fort.» Ou encore : «La véritable force ne réside pas dans vos muscles, mais plutôt dans votre volonté indomptable»

La citation la plus partagée de Gandhi reste pourtant la réponse servie à un journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait de la civilisation occidentale.

Réponse de Gandhi : «Je pense que ce serait une excellente idée».

Gandhi et son fantôme

Soixante-dix ans ont passé. En Inde, Gandhi est encore célébré comme le «père» de la Nation. Son visage apparaît sur les billets de banque et les timbres. Son portrait orne d’innombrables bureaux de fonctionnaires, même les plus corrompus. Au National Gandhi Museum, situé à New Delhi, on peut voir la tunique tachée de sang qu’il portait au moment de son assassinat.

Pourtant, les hommages officiels semblent souvent vidés de leur sens. Le parti nationaliste hindou au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), ne cache pas sa préférence pour des figures plus nationalistes, plus guerrières, plus viriles. Dans plusieurs états, on réécrit même les programmes d’histoire scolaire pour minimiser la contribution de Gandhi à l’indépendance du pays.2

Le 31 octobre, l’Inde a inauguré la statue la plus haute du monde, en l’honneur de Sardar Patel, un héros de l’indépendance surnommé «l’homme de fer». 182 mètres. Deux fois la taille de la statue de la Liberté. Ce n’est qu’un début. Si tout se passe comme prévu, le record ne tiendra pas longtemps. Une statue de 221 mètres représentant le dieu Rama, un chouchou des ultra-nationalistes, devrait bientôt surgir au sud de New Delhi.3

Signe des temps, beaucoup de jeunes Indiens ont redécouvert Gandhi en 2007, grâce à un film intitulé Carry On Munna Bhaï. La comédie raconte l’histoire d’un petit chef criminel, qui devient un spécialiste de Gandhi, grâce à la complicité du fantôme de ce dernier.4 L’affaire ne manque pas d’ironie, quand on sait que Gandhi n’est allé au cinéma qu’une seule fois, durant sa longue existence.

Gandhi et la volaille

Qui peut se vanter de connaître Gandhi?

Chaque année, plus d’un millier de livres lui sont consacrés. À elle seule, son œuvre complète comprend 100 volumes. 50 000 pages. Et ça n’inclut pas tous ses écrits, loin de là. Le Mahatma [La grande âme] pouvait écrire 5 000 lettres par mois. Quand sa main droite n’en pouvait plus, il rédigeait de la main gauche. Encore aujourd’hui, on découvre régulièrement des écrits oubliés.

Que pensait Gandhi des bonbons? De la consommation de lait de chèvre? Du moteur Ford à explosion? En cherchant bien, vous finirez par savoir. Il y a quelques années, la principale association de producteurs de volaille de l’Inde (INECC) criait victoire. Elle venait de dénicher une conférence de 1931, dans laquelle Gandhi approuve la consommation d’œufs non fécondés par les végétariens. Ouf! Les producteurs l’avaient échappé belle!

Par moment, il semble y avoir un Gandhi pour chacun. Les pacifistes. Les défenseurs des droits des animaux. Les adeptes du yoga. Les partisans de la désobéissance civile. Les apôtres de la simplicité volontaire. Les écologistes. Sans oublier les végétariens, pour qui la vie de Gandhi constitue une source inépuisable d’anecdotes savoureuses.

Il est vrai qu’en matière culinaire, l’administration coloniale britannique en Inde ne brillait pas par sa subtilité. De 1936 à 1943, le vice-roi de l’Inde, Lord Linlithgow, commençait tous ses soupers au son d’un orchestre qui jouait à tue-tête «The Roast Beef of Old England» [Le rôti de bœuf de l’Angleterre ancienne]. Un choix douteux, dans un pays où la vache est considérée comme un animal sacré.5

«Mon cher ami Hitler»

C’est bien connu. Chaque époque réinterprète le bilan des personnages historiques. Après tout, Gandhi n’était pas infaillible. Il a mis du temps à se débarrasser de ses réflexes racistes envers les Noirs. À la veille de la guerre, il écrivait à Hitler en lui donnant du «mon cher ami». Il essayait même de le convertir à la non-violence!6 De plus, il se comportait en tyran envers sa famille.

Ces années-ci, ce sont les étranges expériences sexuelles menées par Gandhi qui créent un malaise. Un vrai de vrai. Après le décès de son épouse, en 1944, Monsieur prend l’habitude de dormir avec de jeunes femmes nues. Incluant sa petite nièce Manu, âgée de 19 ans. L’exercice vise à le mettre à l’épreuve [Brahmacharya]. À tester son vœu de chasteté.

Les objections de son entourage n’y changent rien. «En dehors des effets que l’expérience pourrait avoir sur vous, avez-vous pensé aux conséquences possibles sur les jeunes filles? lui demande fort justement son sténographe, R.P. Parasuram.7

Dans une biographie récente, l’auteur Ramachandra Guha consacre un chapitre à l’étrange sexualité de Gandhi. Apparemment, Monsieur était persuadé qu’une partie des problèmes de l’Inde étaient causés par ses faiblesses. Il devait se fortifier. Comme si son célibat pouvait régler les violences religieuses.

Comprenne qui pourra.

«Je n’ai plus ma place ici»

Gandhi déboulonné par le mouvement #MeToo? Les admirateurs du Grand Homme répondent qu’il ne sert à rien de juger le passé avec les yeux d’aujourd’hui. «À quoi bon savoir ce que Shakespeare penserait du Brexit», s’amuse un chroniqueur du Guardian.8

Ceux-là préfèrent le Gandhi héroïque. Celui de la création de l’Inde et du Pakistan, en 1947. Dans les deux pays, la violence se déchaîne. Le nombre des victimes est inouï. Peut-être un million de morts en trois mois. L’exode atteint une ampleur jamais vue. «Quinze millions de personnes passent la frontière dans les deux sens : neuf millions d’hindous et de sikhs venant du Pakistan; six millions de musulmans quittant l’Inde.»9 

À plusieurs endroits, Gandhi entreprend une grève de la faim jusqu’à ce que les tueries s’arrêtent. À ceux qui veulent le dissuader, il tient des propos qui tranchent avec son optimisme habituel. «Dans les conditions actuelles, je n’ai plus ma place ici. Je me sens étonné et même un peu gêné d’être encore vivant. À quoi bon vivre, si c’est pour être témoin d’horreurs pareilles?»10 

Contre toute attente, Gandhi parvient à faire cesser le massacre, notamment à Calcutta, en septembre 1947. Même les pires voyous ne veulent pas avoir la mort de «La Grande Âme» sur la conscience. Parions que c’est à ce Gandhi-là que le physicien Albert Einstein rendait le plus bel hommage, en 1944. «Les générations futures auront du mal à croire qu’un tel homme de chair et de sang ait pu exister.»

Sources :

  1. Il reconnaît malgré tout sa contribution à l’émancipation indienne.
  2. Inde : comment les nationalistes hindous se réapproprient l’histoire, Le Point, 5 novembre 2018.
  3. India Plans 725ft Monument to Hindu God Ram Wich Would Break Its Own Record For world’s Tallest Statue, The Telegraph, 26 novembre 2018.
  4. Descendants Throw New Light on Gandhi’s Life and Death
  5. India Is Great Again — And That’s a Fact, The Independent, 16 août 2017.
  6. Lettres de Gandhi à Hitler : «Mon cher ami...», L’Obs, 7 septembre 2014.
  7. Gandhi : The Years That Changed the World (1914-1948), Ramachandra Guha, Penguin Random House, 2018.
  8. How Would Gandhi’s Celibacy Tests With Naked Women be Seen Today? The Guardian, 1er octobre 2018.
  9. La monstrueuse vivisection de l’Inde, Le Monde, 4 août 2007.
  10. Gandhi : The Years That Changed the World (1914-1948), Ramachandra Guha, Penguin Random House, 2018.

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UNE IMAGE PLANÉTAIRE

Soixante-dix ans après sa mort, Gandhi fait encore partie d’un très petit nombre de personnages reconnus à la grandeur du monde. En compagnie de Che Guevara, Marilyn Monroe et Albert Einstein?

On oublie seulement à quel point son personnage était soigneusement étudié. Après tout, c’est seulement en 1921, alors qu’il a déjà plus de 50 ans, que surgit l’image de Gandhi tel qu’on le connaît. Il rejette alors les costumes à l’occidentale pour adopter définitivement le vêtement des paysans indiens les plus pauvres. Il ne l’abandonnera plus.

Tant pis si des grincheux comme le Britannique Winston Churchill le traitent «de fakir à moitié nu».

Des décennies plus tard, on mesure mal à quel point les vêtements de Gandhi firent scandale. En 1931, le pape Pie XI refuse tout net de le recevoir en audience. Et après une rencontre avec le roi d’Angleterre, George V, Gandhi est assailli de questions sur son «accoutrement».

Question d’un journaliste : N’avez-vous pas honte de vous être présenté «à moitié nu» devant un Empereur? 

Réponse de Gandhi : Pourquoi devrais-je avoir honte? L’empereur portait assez de vêtements pour nous deux...

Il faut dire qu’avec le temps, le vœu de pauvreté de Gandhi devient plus difficile à tenir. Par moment, on peine à faire voyager ou à faire manger une telle célébrité parmi les plus pauvres. Un jour, le vice-roi de l’Inde britannique, Lord Louis Mountbatten, s’étonne que le héros s’obstine à voyager dans un wagon de train surpeuplé. Un membre de l’entourage de Gandhi lève alors les yeux au ciel, en signe d’exaspération. Il explique à Lord Mountbatten qu’il a fallu fouiller tous les passagers du wagon, avant que le Grand Homme puisse entrer.

— Mon cher Monsieur, vous ne pouvez pas imaginer tout ce qu’il en coûte pour que Gandhi reste pauvre!

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GANDHI EN 10 DATES  

  • 2 octobre 1869: Naissance à Porbandar, dans une famille aisée de l’ouest de l’Inde.1883Mariage avec Kasturba Makharji. Les deux époux ont 13 ans. Ils auront trois garçons.
  • 1883: Mariage avec Kasturba Makharji.
  • 28 octobre 1888: Arrivée à Londres pour étudier le droit, malgré l’opposition des membres de sa caste.
  • 21 mai 1893: Alors qu’il est devenu avocat en Afrique du Sud, Gandhi est expulsé d’un compriment de train dans lequel seuls les Blancs sont autorisés à y voyager.
  • 11 septembre 1906: Création du terme Satyagraha pour décrire le principe de désobéissance civile non violente. Il sera d’abord utilisé pour la défense des droits des Indiens en Afrique du Sud.
  • Janvier 1915: Retour triomphal en Inde. Il entreprend un voyage d’un an à travers le pays, qu’il connaît mal, après deux décennies en Afrique du Sud.
  • 1er août 1920: Appel à la «non-coopération» avec les autorités britanniques, ce qui inclut notamment le refus de payer les impôts et l’abandon des emplois de fonctionnaires.
  • 12 mars 1930: Après une marche de 386 kilomètres, Gandhi arrive au bord de l’océan indien, où il saisit une poignée de sel, en violation des lois britanniques.
  • 9 août 1942: Emprisonné durant deux ans pour avoir réclamé le départ des Britanniques de l’Inde [Quit India]. 
  • 15 août 1947: Indépendance de l’Inde et du Pakistan. Des millions de déplacés. 30 janvier 1948 Gandhi est assassiné par un fanatique.
  • 30 janvier 1948: Gandhi est assassiné par un fanatique.