Les touristes vont-ils tuer le tourisme?

Avant, la fabuleuse plage de sable blanc de Maya Bay, au large de la Thaïlande, restait un secret bien gardé. Puis, en l’an 2000, elle a servi de décor pour le film The Beach, avec Leonardo DiCaprio. Ce fut le signal. Comme si une digue s’était rompue. En l’espace de quelques mois, des centaines de milliers de touristes sont débarqués.

Très vite, le nombre de visiteurs dépasse 5000 par jour. Deux millions par année. Des dizaines de hors-bords circulent en permanence dans la baie. Les dunes sont piétinées. Des flaques huileuses flottent sur la mer. Le corail se met à dépérir. Beaucoup de poissons colorés disparaissent.
Le 1er juin 2018, le service national des parcs de la Thaïlande prend une décision draconienne. La plage mythique est fermée pour une période indéfinie.

Gare à l’embouteillage de... piétons

Le cas de Maya Bay n’est pas unique. Un peu partout, les destinations touristiques populaires sont prises d’assaut. Et ça ne fait que commencer. En 1950, le tourisme international représentait 25 millions de personnes. L’an dernier, le décompte tournait autour de 1,3 milliard. Vers 2030, selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), il pourrait dépasser 1,8 milliard. Le tourisme se démocratise. Il devient un produit de grande consommation. Pour le meilleur et pour le pire.

L’overdose touristique? Parlez-en aux habitants de Dubrovnik, en Croatie. Depuis longtemps, leur ville est célébrée comme la «perle de l’Adriatique». Mais son succès a explosé depuis son apparition dans la série Games of Thrones. Résultat? En été, il devient difficile de marcher dans la vieille ville. 

Parfois, il faut patienter plus d’une heure pour y entrer.

Croyez-le ou non, Dubrovnik lancera bientôt une application qui permettra de suivre en direct, sur votre téléphone, la congestion causée par les piétons dans la vieille ville. Comme pour la circulation automobile! Des parcours «alternatifs» seront suggérés!

Grand canal et Basilique Santa Maria Della Salute à Venise.

Qui a tué Venise?

À la grandeur de la planète, le tourisme engendre beaucoup de situations cocasses. Cet été, en Provence, des visiteurs ont demandé à des hôteliers de réduire le volume des... cigales. À Toronto, des touristes ont déjà voulu savoir à quelle heure on allumait les aurores boréales. En Colombie-­Britannique, ils ont demandé dans quelle rivière vivait le saumon fumé...

Mais quand un lieu touristique atteint le point de saturation, on ne rit plus. À cet égard, Venise constitue un symbole de ce qu’on surnomme le «surtourisme». À la fin des années 80, on estimait qu’elle pouvait accueillir 20 000 visiteurs par jour. Ils sont aujourd’hui 80 000. Quatre fois plus. En moyenne.

Le jour de Pâques, la mairie a fait installer des barrières à l’entrée de la ville, pour contenir le flot de visiteurs. Peine perdue. Ce jour-là, Venise a reçu 125 000 visiteurs. Autant que le Bangladesh en toute une année.

Dans un documentaire récent du quotidien The Telegraph, un résident se vide le cœur. «Ici, le tourisme est destructeur. Quand j’étais enfant, les trois boutiques en dessous de chez moi vendaient des œufs, du pain, du lait et des légumes. Aujourd’hui, ils ne vendent plus que des babioles pour les touristes.»1

Depuis 1980, la population de Venise a diminué de moitié*. Beaucoup de logements ont été transformés en hôtel. Les prix ont flambé. L’an dernier, on a même signalé une tasse de café à 50 $. Un peu dépassée, la mairie veut faire payer l’entrée sur la célèbre Place Saint-Marc. Pour obliger les touristes à circuler, elle limite le nombre d’endroits où il est permis de s’asseoir.

Les contrevenants s’exposent à une amende salée!

La malédiction du burger de l’année

Au début, on croyait que l’arrivée d’Internet allait élargir les horizons. Aider les touristes à sortir des sentiers battus. Ça ne fonctionne pas toujours. Les Humains sont tous les mêmes. À Paris, nous voulons (presque) tous voir la tour Eiffel. À Pékin : la cité interdite. À Rome : le Colisée.

Sans compter que les réseaux sociaux provoquent parfois des mouvements de masse qui dépassent l’entendement. En 2016, le site Thrillist voulait élire «le meilleur burger des États-Unis». Durant un an, un courageux critique a sillonné le pays, à la recherche de la perle rare. À la fin de ce parcours du combattant, en mai 2017, c’est le cheeseburger du Stanich’s, une brasserie sportive de Portland, en Oregon, qui a été couronné.

Une chance, vous trouvez? Non. Une malédiction.

Le Stanich’s a vite été submergé par sa renommée nouvelle. Tous les soirs, une imposante file de clients se formait à l’extérieur. Le personnel ne suffisait plus à la tâche. La clientèle, parfois venue de très loin, s’impatientait. Le délai pour obtenir la moindre croustille dépassait souvent 45 minutes.

Au bout de quelques mois, la salle à manger du Stanich’s s’est mise à ressembler à la prairie après le passage d’un troupeau de bisons déchaînés. L’équipe n’arrivait plus à suivre le rythme infernal. En janvier 2018, il a définitivement fermé ses portes, après 69 ans de loyaux services.2

«Les touristes dehors»

Pour un lieu touristique, il n’y a qu’une chose pire que le fait d’être boudé par les visiteurs. C’est d’être trop aimé.

Au Pérou, des murs du Machu Picchu, la cité des Incas, menaçaient de s’effondrer à cause du piétinement incessant des nombreux visiteurs. En Sardaigne, il a fallu interdire d’emporter en souvenir des coquillages ou même un échantillon de sable de la plage. Au rythme de 10 millions de touristes par an, toutes les plages de sable rose menaçaient d’y passer...

Dans la petite ville de Porto, au Portugal, les touristes ont failli tuer la librairie Lello, l’une des plus belles du monde. Ses escaliers, qui datent de 1869, auraient inspiré ceux du magasin Fleury et Bott, dans la série Harry Potter.

En 2014, la librairie se trouvait au bord de la faillite. Pas à cause d’un manque de popularité. Bien au contraire. Chaque jour, entre 4000 et 5000 personnes y entraient! Sauf que personne ne venait y acheter des livres...

Pour survivre, le propriétaire s’est mis à exiger un prix d’entrée. Une idée de génie. L’an dernier, la librairie a reçu 1,2 million de visiteurs. Son chiffre d’affaires a dépassé 10,5 millions $ CA.3

Le temps des égomaniaques

Depuis quelques années, le partage de photos sur des plates-formes comme Instagram procure une popularité «instantanée» à certains paysages. Du jour au lendemain, des endroits isolés sont envahis par des milliers de touristes en quête d’un beau paysage pour réaliser leur egoportrait (selfie).

Ça vous fait rire? En Afrique du Sud, le long des pistes utilisées par les safaris, des affiches supplient désormais les visiteurs de ne pas dévoiler la géolocalisation de leurs photos. En particulier lorsqu’elles montrent des rhinocéros. On craint que les renseignements soient utilisés par des braconniers…4

Inspiré par cette folle popularité des égoportraits, le parc thématique Rabbit Town, à Bandung en Indonésie, offre une solution révolutionnaire. Moins coûteuse aussi. Il propose désormais aux égomaniaques de lâcher leur fou, sans avoir à faire le tour du monde.5 Même qu’on peut y réaliser son égoportrait devant des copies d’œuvres d’art célèbres ou des photos géantes de paysages. À vous La Joconde! Le Grand Canyon! Le Taj Mahal! 

On s’y croirait presque! Et qui peut deviner?

La copine de la copie

Docteur, est-ce grave? Même une grande ville comme Barcelone n’est plus à l’abri de la surdose. Cet été, des manifestations ont eu lieu pour protester contre l’impact du tourisme sur la vie locale. Les protestataires dénonçaient particulièrement l’augmentation des loyers et la disparition des commerces de proximité. Un graffiti résumait leur état d’esprit : «Bienvenue aux réfugiés! Les touristes dehors!»

En attendant la suite, la Chine propose une solution inusitée, parfois présentée comme l’avenir du tourisme. En juin, elle a inauguré une copie exacte du Sphinx de Gizeh dans la ville de Shijiazhuang, malgré les protestations du gouvernement égyptien. Le faux Sphinx s’ajoute à la réplique du Palais de Versailles, dans la province d’Hunan. Sans oublier une reconstitution du petit village autrichien de Hallstat, dans la province de Guangdong.6

Remarquez, la Chine n’est pas seule. À défaut de voir le vrai Parthénon d’Athènes, vous pouvez visiter sa réplique exacte, à Nashville, dans le Tennessee. Ou la petite sœur jumelle de la Tour de Pise, située à Niles, en Illinois. Rendu là, il serait dommage de ne pas mentionner l’étrange copie du monument préhistorique de Stonehenge, en Virginie. Le créateur, qui ne manque pas d’humour, a rebaptisé sa version de styromousse «Foamhenge».

L’imitation est-elle le futur du tourisme? La solution à la surdose touristique? Pas sûr. En tout cas, il est fortement déconseillé d’imiter la famille de touristes qu’il a fallu secourir dans un parc américain. Papa et Maman s’étaient procuré des contenants décrits comme du «chasse-ours», en aérosol. Autrement dit, du poivre de cayenne. Mais ils avaient cru qu’il fallait s’en asperger, comme avec du chasse-moustique!
Probablement une légende urbaine, mais sait-on jamais...

* En 40 ans, la population de la ville est passée de 100 000 à 48 000 personnes.

Au Pérou, des murs du Machu Picchu menaçaient de s’effondrer à cause du piétinement incessant des nombreux visiteurs

Sources:

  1. Has Tourism Killed Venice? We Visited During the Busiest Month of the Year to Find Out, The Telegraph, 17 août 2018.
  2. Stanich’s : Best Burger Award «The Worst Thing That Ever Happened to US», The Oregonian, 26 janvier 2018.
  3. Paradise Lost: How Tourists Are Destroying the Places They Love, Der Spiegel, 21 août 2018.
  4. Is Geostagging on Instagram Ruining Natural Wonder, The New York Times, 29 novembre 2018.
  5. Is rabbit Town a Rip-off? The Theme Park With a Very Familiar Art, The Guardian, 28 mars 2018.
  6. The Curious Rise of the Fake Landmark — And Why it Could Be the Future of Travel, The Telegraph, 12 juin 2018.

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TUER LA POULE AUX OEUFS D'OR?

Même Québec n’est pas à l’abri de l’overdose touristique. Cet automne, la ville en a eu un aperçu avec l’arrivée simultanée de plusieurs bateaux de croisière, lors de la fin de semaine de l’Action de grâce. Les navires ont déversé plus de 56 000 touristes sur le Vieux-Québec, en l’espace de trois jours.

Sans vouloir dramatiser, la professeure au département de géographie de l’Université Laval, Pascale Marcotte, estime qu’il faut faire preuve de vigilance. «Au début, les villes hésitent toujours à réagir. […] On ne veut pas tuer la poule aux œufs d’or. On ne veut pas se priver de richesse en réagissant trop vite. Devant le tourisme, nous sommes comme des acheteurs à la Bourse. On ne veut pas vendre trop vite. Ni acheter trop vite.»

Madame Marcotte énumère les principaux symptômes de la surdose touristique, du point de vue du visiteur. «Cela survient quand la visite n’est plus agréable, tellement il y a de monde. Tous les points de vue sont bouchés. Tous les endroits sont bondés. Puis, le rapport qualité/prix commence à diminuer. À la fin, le bruit incessant devient un problème. Autant pour les visiteurs que pour les habitants.»

Un peu partout, on accuse des plates-formes comme Airbnb de contribuer à l’agonie des quartiers touristiques. Pour le visiteur, la solution se révèle souvent moins couteuse que la chambre d’hôtel. Sauf qu’en l’absence de règlements précis, il devient plus avantageux pour un propriétaire de louer un appartement à court terme que de signer un bail avec un «local».

À Montréal, des chiffres suggèrent que les locations Airbnb ont fait grimper le prix des loyers de 138 $ par année.1 En réaction, l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal a confiné les appartements touristiques de courte durée à deux secteurs, dont la rue Saint-Denis. Ailleurs en Amérique du Nord, des villes comme New York, San Francisco ou Washington interdisent à un propriétaire de louer à court terme un appartement dans lequel il n’habite pas la plupart du temps.

À Québec, on fonctionne encore au cas par cas, en attendant l’adoption d’un règlement précis. Le plus souvent, la location est assujettie à l’obtention d’un permis, ce qui a permis de récupérer 782 000 $ en taxe d’hébergement, l’an dernier. Rien à voir avec la ville d’Amsterdam, qui envisage d’interdire toutes les locations à court terme dans le centre.

Source:

  1. Airbnb fait-il augmenter le prix des loyers de Montréal? La Presse, 5 août 2017.

LE DANGER DE SURDOSE TOURISTIQUE EN 10 CHIFFRES 

  • 20 000
    Personnes qui défilent chaque jour devant La Joconde, au Musée du Louvre, à Paris
  • 25 M
    Nombre de touristes internationaux en 1950
  • 350 M
    Nombre de touristes internationaux en 1980
  • 1,3 G
    Nombre de touristes internationaux en 2017
  • 10
    Nombre de visiteurs qui s’évanouissent à chaque jour, en moyenne, dans l’étroit couloir qui mène à la chapelle Sixtine, au Vatican, où l’on se presse pour voir les fresques de Michel-Ange
  • 30 M
    Nombre approximatif de touristes qui visitent la vieille ville de Venise, chaque année
  • 14 pour 1
    Nombre de touristes qui ont visité la Croatie pour chaque citoyen du pays, en 2017
  • 8 à 10 %
    Proportion des gaz à effet de serre qui serait reliée au tourisme, notamment à cause du transport aérien
  • 30 jours
    Durée du séjour maximum pour un ­touriste à l’île de Pâques. En 20 ans, la population a doublé, ce qui force les autorités à en limiter l’accès
  • 1710
    Rouleaux de papier de toilette utilisés chaque jour par les nombreux visiteurs du Parc de Yellowstone, aux États-Unis. La fréquentation du parc a augmenté de 40 % depuis 2008. On y a dénombré 4 millions de personnes, l’an dernier